Mercredi 19 juillet 1995

Sojac
Nelly, ce microclimat.

 

Je suis rentré lundi à l’aube, par le premier bac, retrouvailles exténuantes avec les chiens zinzins ; retrouvailles plus posées avec ma grand-mère : quand j’arrive elle dort devant la télé à plein volume. Je ne la réveille pas, je m’assoie à coté d’elle et lui rabaisse sa jupe qui a dû remonter à proportion de ce qu’elle s’est affaissée dans un sommeil bouche ouverte. Elle dort encore quand je pars, je lui ai laissé un mot sur les genoux, «il y a de la choucroute pour deux dans ton frigo, tu manges tout c’est un ordre. Oui, c’est moi qui t’ai mis le réveil à sonner. A demain», puis je suis revenu tenter de passer inaperçu dans mon existence propre. Mais c’est raté. Nelly m’attendait sur mon paillasson.

Le bon vent qui l’amène, c’est celui qui rabat tout le monde sur moi, il faut qu’elle me parle – j’en ai marre qu’on me parle, de servir sempiternellement à ça, mais pour elle je peux faire bonne figure, elle ne m’a jamais jusqu’ici enseveli de son discours du je sur le moi, attendu déjà qu’elle n’est pas vraiment au fait de telle distinction. Et puis effectivement elle n’a qu’une chose à dire : elle couche avec Mao depuis une semaine. De ce qu’elle m’en dit, l’autre grand enfoiré lui a brutalement déclaré l’aimer brutalement, puis ça a été réciproque au bout de deux jours, le temps d’arriver à croire que quelqu’un (à fortiori un quelqu’un comme Mao) puisse l’aimer brutalement. Mais elle s’y est faite, et bien faite, et est devenue une exception, un microclimat : le bonheur. Pendant que je l’écoute je ne peux pas m’empêcher de penser que cette fille a fait un stage en mjc pour apprendre à photographier des fleurs. C’est un hobby qui me laisse sans voix mais sans jugement d’abord, et il se trouve qu’elle y excelle, à faire des photos sans intérêt mais nettes et précises dans la dizaine de conditions d’éclairage et d’accès qu’elle a apprises à devoir attendre de dame nature. J’ai appris quant à moi  à la voir prendre son temps, déplier avant toute chose les petits papiers où elle a noté avec son français d’à la ouaneugaine chacun des gestes à faire comme des enchaînements numérotés d’ordres à se rendre intimes en force, contrôler chacun de ses verbes en le conjuguant à la première personne du singulier à haute voix, régler sa respiration de manière à l’arrêter dans une apnée souple aux moments de shooter, et peut-être même de manière à penser à la reprendre juste après pour ne pas mourir pour un art aussi ras des pâquerettes.

J’ai envie de casser la gueule à Mao. Quand on est lui c’est dégueulasse d’être aussi ce con là. Bien sûr elle est jolie Nelly, mais là c’est un abus de faiblesse. Mao c’est une « tronche » qui mérite la stature qui la véhicule, des traits comme une terre craquelée une fois pour toute dans laquelle les yeux noirs ont l’air d’avoir été deux bondes qui auraient tiré à elles toute la langueur possible. Des rides, peu mais nettes et épaisses, inexpressives tellement elles sont figées sur l’expression d’une sorte d’impatience calme (la soif ?), un front bombé et gigantesque même à l’échelle et qui grappille plus que son dû sur une chevelure noire jetée plus que tirée en arrière ; il sent le sud, le vrai, le bord de l’eau d’une petite mer traîtresse. Cocteau disait que « la beauté agit même sur ceux qui ne la constatent pas », il est de la beauté de ce gars là ce qu’il en est de celle de certains paysages rosses, il faut s’amadouer les détails revêches et secs et souhaiter souvent être désarçonnée. C’est une beauté qui se pose secrètement et maintient à distance comme une timidité. Depuis que je le connais ce type là attire qui il veut dans son lit , et voilà que pour tirer sa crampe il se met à hauteur de déclarer une flamme dont il n’a pas la première étincelle à cette pauvresse de Nelly, dont l’âme est comme privée de lumière depuis toujours, dont le QI est à peine supérieur à celui d’une bicyclette, et dont surtout le cœur est un maquis très sec. Il va la dévaster et c’est moi qui vais devoir la ramasser, je sers à ça. Quel enfoiré.

En fait je me rends compte aussi que je suis d’une insensibilité sans nom à l’endroit des beautés et des joies brutales de ce monde, et dans cette insensibilité là, les femmes n’ont pas de traitement à part. Je m’en fous, point. Dans le cambouis de ma sentimentalité, j’ai peu d’espace pour vivre dans ma tête – je dis oui souvent, mais je dois être le seul homme qui couche beaucoup qui peut vivre des années de rang en constatant qu’il n’a pas de libido du tout. Quand le printemps arrive, je vois les quelques hommes de mon entourage baisser d’un cran leur regard et changer leur attention en effluve : le désir. Moi non. Il y a eu peu de femmes qui m’ont tourné le sang et m’ont fait monter, comme de la sève, une sorte d’acné comportementale, peu pour me peupler de chuchotements violemment mélancoliques au point de m’embusquer sur tous les chemins où la probabilité de les croiser excède les 0,2%. D’accord, il y a Céline, et ça m’énerve assez. D’ailleurs je l’ai appelée, les petites sœurs sont en vacance à la montagne.

Elle vient dîner demain soir.

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