Dimanche 25 juin 1995

Sojac
Les trumelles

 

Hier soir, lapin quasi général à ma convocation «analyse de pratique», seule Céline est venue, et elle n’est pourtant pas venue seule ; ça a piaillé derrière la porte pour annoncer sa compagnie et quand j’ai ouvert j’ai été surpris de voir ma chauve préférée avec trois petites filles qui ne m’ont paru très très très étranges que le temps que je comprenne que ce n’était pas trois fois la même petite fille, mais des «trumelles». On s’est regardé un moment, anxieux comme des chiens chez le toiletteur, et puis j’ai dit «entrez tout le monde, vous êtes les premières», et il y en a une des petites qui a presque couru vers les instruments derrière moi, si bien que Céline a dû comme la pré-sermoner avec une voix et un ton pas du tout fait pour le sermon :
– Tess, Tess, Tess… Tu ne touches à rien sans demander, tu te rappelles ?
Elle m’a expliqué qu’elle avait eu du mal à réorganiser la journée suite à mon faux départ, que son frère devait passer récupérer les frangines pour aller les harasser en montagne jusqu’au dimanche soir et que vu qu’il habite à deux rues du local ça lui a paru pratique de lui donner rendez-vous ici aussi. J’ai dit que je comprenais mais à vrai dire je n’ai pas la moindre notion du degré de sens pratique que requiert le «cowboyage» de trois gamines de moins de dix ans. La turbulente Tess s’était assise sur le tabouret de batterie de Céline et je me suis rendu compte que pendant qu’elle regardait partout, mais alors partout partout, avec la pulpe d’un doigt elle avait installé, feutré, un chabada bien swing sur la cymbale rivetée de sa grande sœur. Ca m’a soufflé : «dis donc, celle-là tu ne peux pas la renier», ai-je dit, et me résignant à être «mécompréhensible», j’ai regardé les deux autres gamines qui me regardaient aussi accrochées à la robe de leur grande sœur. C’était stupéfiant, la ressemblance, la joliesse, et quelque chose d’autre… Mais quoi ?  La rudesse ? Quelque chose comme ça.

– Alors c’est laquelle de vous trois la standardiste de la maison, ai-je demandé, laquelle j’ai eu au téléphone ?
Tess derrière sa batterie, et plus timidement la petite la plus collée à Céline se sont dénoncées, la troisième n’a pas cillé, du coup j’ai mis en œuvre à haute voix toute la puissance de ma capacité de déduction (je jouais beaucoup au Cluedo à leur âge, j’en ai gardé un vertige dans les bibliothèques, devant les chandeliers et pour les pots de moutarde) : celle derrière la batterie c’est Tess et elle m’a déjà probablement passé sa grande sœur, donc la Thérèse de l’autre soir c’est la timide. J’étais content de moi mais j’ai eu tout faux. C’est Céline qui m’explique. Thérèse/Tess c’est une seule et même petite personne avec un prénom/un diminutif, l’autre, la timide, c’est Léna (elle est incroyablement jolie Léna, oui oui exactement comme les deux autres, mais elle on ne voit que ça), et la troisième c’est Isabelle, elle ne m’a jamais parlé au téléphone parce qu’elle est née sourde ; elle lit sur les lèvres quand ça l’intéresse et elle «signe» (ce langage des mains) en parlant un peu bizarrement avec une voix déchirante.

Je résume évidemment, rien n’a été énoncé frontalement comme ça, mais au fil d’une conversation à trop de voix, où l’essentiel a été de se rendre compte que les trois autres ne viendraient pas, d’accuser réception de ce constat comme d’une cause entendue, et puis le fameux frère est arrivé : Dimitri Spitz, trentenaire, petit, fin, musclé, très très beau ça doit être de famille, une poigne terrible (les gens qui serrent la main fort comme ça devraient s’en tenir au garde à vous, et foutre la paix aux civils), mais surtout pressé parce que garé en double file en bas ; son passage a duré moins d’une minute et a valu un rideau qui se ferme sur une situation incertaine pour ne laisser augurer rien de plus certain qu’un soulagement débile : le vide. Du coup je me suis retrouvé seul face à ma batteuse chauve, avec rien à lui dire, parce que si j’avais prévu de parler à tout le monde, je comptais beaucoup sur l’effet de masse d’être avec deux amis de longue date et un dingo qui m’aime, pour la renvoyer à la fonction d’audience captive. J’ai meublé jusqu’à ce qu’elle parte et elle est partie assez vite parce que je meublais. J’ai bien compris ça.

Une fois seul, j’ai joué de la cymbale, mais mal, j’ai collé mon oreille sur le flanc de la contrebasse à Pétrus et j’ai fait sonner la corde de mi, c’était beau, et puis je suis parti assez vite parce que j’en ai eu marre de meubler. A la maison j’ai enfin pu me trouver irrémédiablement nul sans jamais réussir à me trouver vraiment irrémédiable. Et ce n’est pas difficile de s’endormir avec ça.

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