Jeudi 22 juin 1995

Sojac
Chaque fois que je regarde la mer.

 

Hier  soir je me suis fendu du toupet de convoquer tout le monde à une répétition exceptionnelle samedi. Un message sur le répondeur du guitariste, du bassiste et de la claviériste, Mao, Pétrus et Dada donc, qui sont censés vivre sous le même toit, et une conversation pachydermique avec la «fille» de Céline la batteuse :
– Salut c’est Léon, je peux parler à ta mère ?
– Je ne crois pas non, mais je peux prendre un message.
– Ok, tu lui dis juste que je ne suis pas parti finalement, que si ça lui est possible on se voit samedi au local de répétition, pas forcément pour faire de la musique, donc qu’elle ne prévoit rien. Tu t’appelles comment ?
– Thérèse. Et pour mettre fin au suspens, Céline n’est pas ma mère, c’est ma sœur. Mais je lui transmets.

Je suis allé noyer ma perplexité (c’est vrai ça, comment peut-on s’appeler Thérèse ?)  au bistrot vintage de l’autre soir où j’ai fait défaut à tout et où je me suis laissé capturer (captiver ?) par Liouba. Le signed curtain ça s’appelle, c’est une des plus tordante ballades de Robert Wyatt – ma seule idole avérée – mais l’allusion ne m’est apparue qu’hier ; il y a heureusement plus de présence d’esprit autour de moi : ça ne fait pas une semaine que je m’y dépose le soir, la nuit, que déjà mon Mâcon m’attend à MA table, c’est ça qui est déprimant ici, on a vite son rond de serviette dans des endroits qu’on ne se donne même pas des airs de vouloir fréquenter, je suppose aussi qu’on tombe amoureux, comme à Cambrai, de toute personne un peu séduisante qu’on croise souvent.

D’un autre coté, chaque fois que je regarde la mer, il y a un ferry qui s’éloigne, et le ciel est toujours barré de deux traits serrés de kérosène pale. C’est un pays. Mais c’est juste un pays.

A la peine ces temps, ondée passagère – j’entends qui s’est embarquée clandestinement dans les soutes ; ce que je disais à cette charcutière de Mouche : j’ai un job qui me permet de gagner tout juste une vie qu’il ne me laisse pas le temps de vivre. Le dimanche je dors, je dors, je dors, Morphée est une ogresse en vrai. Je bosse je dors, et tout l’au-delà de cette vie-ci est épuisée dans des bordées pécheresses, qui reviennent à jeter ses yeux comme des filets dans les toilettes des dames, et à lever un charnier : la féminité (la mienne dedans). Je donne le change dans le platonisme consommé d’un amour transitionnel : une trop grande et trop belle jeune femme, Liouba que je suis visiblement au début de fréquenter parce qu’elle me sourit avec tendresse et me trouve ultra gentil (mais ça tout le monde finit par le savoir, que je suis ultra gentil, andouille. Et après ?) une fois qu’elle s’est faite à l’idée que je ne pouvais décidément pas être qu’absurdement filandreux – mais je crois qu’au fond je m’en fous d’elle pour les mêmes raisons qui veulent que je ne parviens pas à me laisser interpeller par les belles voitures – en la matière  j’aime d’amour les pétrolettes, parce que leur poésie se donne AUSSI à la faveur de ma participation.

Alors quoi ? Il n’y a quand même pas de raison que je regarde ma vie par au dessus, seulement parce que je suis la plupart du temps en dessous de tout.  Je fais ce que je peux. Nunc est Bibendum, à la tienne Horace.

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