Lundi 19 juin 1995

Sojac
Les petits plats dans les grands.

 

Hier soir j’ai dîné avec Mouche. J’ai dû insister, elle n’était pas à priori disponible et moi je n’étais pas censé l’être pendant dix jour, il «fallait qu’on se parle» ça lui a paru suspect, mais heureusement j’avais un autre argument, consistant celui là : le 18 juin c’est spécial, tous les ans je rajoute une nouille au collier de sa mère la pute ma vie mon œuvre. 30 ans hier. Je lui ai dit que j’allais peut-être partir finalement, elle m’a demandé où, j’ai dit Kyoto, elle a dit ah ah, j’ai dit hé, notre relation est un vieux modèle, il faut faire chauffer le bouzin pour le démarrage en côte d’une si grande décision. Elle a soupiré :
– LéonLéonLéon, tu crois que tu peux rattraper un coup comme ça ?
– Rattraper non, mais je me dis que je lui dois des excuses à cette petite.
– Tu lui dois surtout de lui foutre la paix à tout jamais. Par contre tu devrais partir quand même. Mais ailleurs. Partir loin et tout court un moment.
[ Didascalie : un temps. Mouche congédie le choeur antique d’un geste de la main, qui aussi bien conviendrait pour accélérer le séchage de son verni à ongle. Sojac se met à quatre pattes et roule une pelle (la pelle du 18 juin) par surprise au souffleur. A l’arrière plan, on devine qu’une multitude d’hommes en armes est en train d’embarquer dans un immense cheval en bois et pourtant on est assez loin d’EuroDisney ].
– Mais dis moi, Mouche, ce n’est pas Sénèque qui a dit quelque chose comme : il n’est pas de vent favorable à celui qui ne sait où aller ?
– Possible. Mais je te rappelle que ce type là s’habillait en jupe. Et surtout que pour celui qui est paumé comme toi, tous les vents sont bons à prendre
– oui oui… Pas sûr.

J’avais fait livrer des pizzas en cyclomoteur et je remplissais nos verres de blanc directement au kubi posé sur la table, c’est dire comme j’avais mis les petits plats dans les grands ; en fait je garde l’idée des célébrations pour quand je serai mort si ça vient à l’esprit de quelqu’un. Heureusement en dessert elle avait apporté une pathétique tarte aux bougies, marron d’aspect et de principe, qu’elle avait manufacturée elle même. Ca allait que ce n’était pas vraiment pour manger ; que c’était seulement pour postillonner dessus.  J’ai postillonné dessus. Mais d’une certaine manière la révélation de la soirée, c’est que l’amitié est injuste, qu’il n’y a rien à en attendre, rien à en faire, en tout cas moins que de l’amour jaloux, que de la solitude ou de la haine ; qu’il n’y a surtout rien de précieux à en dire. Il faut seulement consentir au nécessaire, et en l’occurrence je n’ai qu’elle. Mouche est la seule personne de ma vie surpeuplée. Faut-il vraiment que je m’excuse de ça ?

Quand elle est partie j’ai cherché mon Tamtam un moment dans mon merdier, j’ai fini par le trouver dans le sac à dos prévu pour Kyoto, il avait encore un peu de batterie alors je l’ai glissé dans ma poche et j’ai dit aux chiens (je les ai récupérés hier) qu’on allait faire un tour en attrapant les laisses-au-cas-où. Alors bien sûr ça a été une sacré nouba cette nouvelle, tout le monde s’est mis à faire des fêtes à tout le monde, à se mordre à moitié pour de faux et à sauter partout. Je me suis fait une vie où l’affection crétine est primordiale, une vie avec trois gros chiens gentils et beaux. On a marché sur la voie ferrée, on a fait pipi un peu partout, on a joué à la balle de tennis, à la bagarre, on a trouvé un corbeau mort et j’ai empêché les trois autres de se rouler dessus en gueulant plus qu’il aurait fallu, et puis au retour j’ai tapé à deux pouces un message-texte : «j’aimerais bien te revoir, figure-toi».

Oui oui, Liouba a aussi un Tamtam. Enfin un machin compatible en tout cas.

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