Mardi 13 juin 1995

Sojac
Mes bagages sont prêts.

 

J’ai beaucoup parlé d’un certain point de vue sans le vivre ; la panique d’une âme froide et raide comme la mienne est un moment qui se prépare et s’assure de lui-même dans des verbiages et les faux nez de la désolation, et finalement se fait connaître dans des décisions grotesques. C’est une joie réelle de ne plus rien savoir de ce qu’on fout là quand on a décidé de tout ce qui échappe. Jeudi je prends l’avion pour Kyoto ; enregistrement à 23h45, mes bagages sont prêts. A 20h00 ce même jour, je dîne avec Barbidule, elle a posé sa soirée et un ultimatum : il faut qu’on se parle (il faut beaucoup qu’on se parle pour les gens qui m’entourent). Heureusement, après j’ai trois heures de vol pour me refaire une virginité.

J’ai annulé toutes les répétitions jusqu’à nouvel ordre, tout le monde m’en veut un peu ; parce que mon départ en vacance est vécu comme mon N’ième esquive, quand c’est la seule réelle depuis une bonne décennie. Je ne comprends pas pourquoi je demeure sempiternellement débiteur de tout et de tout le monde, en ne promettant jamais rien que ma bonne gueule et le flot de sottises que je suis capable d’entendre sans broncher. Deux exceptions néanmoins : Pétrus ne m’en veut pas, lui, mais Pétrus m’aime. Céline la batteuse chauve ne m’en veut pas non plus, et ça par contre je ne me l’explique pas ; elle a beaucoup souri quand j’ai annoncé que je plantais tout pour dix jours. Elle a un très beau sourire.

Adèle est heureuse.

Ce soir, revue de paquetage des chiens, ils partent dimanche à la campagne : de quoi bouffer pour une semaine, trois couvertures propres, les colliers anti-KRR-KRR-KRR en cours de validité, la girafe qui fit coin-coin deux jours et une balle de tennis pour ma cadette, les trois tomes de l’œuvre complète de Rantanplan dans la Pléiade que l’ainé relit en ce moment (à l’échelle du chien il est plus vieux que moi. Le fait qu’il commence à « relire » en est le signe le plus… Le plus rien, c’est le seul signe de sa maturité, pour le reste il demeure juvénilement crétin. Mais je m’égare). Et pour le plus jeune, mon idiot adoré,   300 francs d’argent de poche, de la crème solaire indice maxi pour la peau de ses couilles roses, des lunettes de soleil avec leur harnais rigide à cliper sur son poitrail, sa bouée Snoopy, un tamtam pour biper son papa, et enfin des faux os à ronger deux-en-un : 1°/ Apport de gardole et de fluor pour ses dents. 2°/ Micro-dose d’antidépresseur pour ses moments de désespoirs. Avec ce merdier je n’ai plus de valise pour moi – j’en ai sûrement, mais chez un garde-meuble quelque part, et je vais devoir aller à la rencontre de l’amour avec mon cabas pour les courses. Du coup je suis d’humeur hybride, mi aventurier fougueux / mi mémère, je me sens à même d’ouvrir des voies à la machette juste pour aller marmonner qu’on a beau temps pour la saison, mais que ça fait longtemps qu’on n’avait pas eu autant de moustiques, ma bonne dame. J’ai aussi la force de déplacer des montagnes. Mais à la condition d’enlever d’abord les petits cailloux. J’ai acheté chez un marchand de conneries (tout à 1 franc) un lot de stylos billes, des colliers en plastique, des petits miroirs, des photos de sainte Lady Di, pour m’attirer les faveurs des autochtones + un appareil photo jetable pour le cas où j’aurai l’obligation de faire un cadeau somptuaire à leur chef. Je suis assez au point, je suis un baroudeur. Sinon, globalement, je m’emmerde, mais je me donne du mal : je ne voudrais pas languir, ni trépigner, donc je me suis bricolé un environnement gris. J’écoute Ligeti, c’est dire.

Pour rester dans le registre canin : Nelly ayant enchainé son week-end rock’n’roll avec un déplacement professionnel (séminaire : ces espèces de réunions de bateleurs où la logique du profit se raconte passionnément avec un vocabulaire pompeusement philosophique, et cet aplomb sans réplique qui devrait suffire pour tout argument), j’ai toujours son affreux chien beigeasse en pension. Deux bonheurs en un seul : 1°/ Mon jeune chien ne l’a ni mangé, ni sodomisé, ni compissé – ils s’entendent même plutôt bien les pépères. 2°/ On est allé faire un tour au parc à chiens. Comme je ne me sentais pas de me taper le trajet jusque là-bas à pied avec quatre zinzins quadrupèdes en laisse, dont un très con (et un autre visiblement très influençable), j’ai avancé la Passat ministérielle devant chez moi, et zou les gars, haribaribaribariba, on y croit ! Mes toutous vénérés à moi ont sauté dans le coffre à leur papa avec une allégresse idiote, mais un beau mouvement (classique mais maîtrisé. Le plus jeune a abandonné le roulé ventral dès l’âge de cinq mois), mais cette saucisse de Gaspacho (le chien de Nelly s’appelle Gaspacho) s’est mis à courir autour de la bagnole, inquiété je ne sais pas par quoi, sa vétusté, sa classe inégalable où simplement ses proportions hors d’âge, en fait on sentait qu’il ne savait pas par quel bout la prendre, et d’un coup s’est décidé : en crétin sublime, il a sauté sur le capot, s’y est assis avec précaution et a regardé autour de lui, interloqué certes, mais remuant d’abondance sa queue quand même. Et alors moi, la tronche du chien, qui vit un truc bizarre, pas désagréable mais bizarre, et qui le résume à la violence de son indécision : punaise c’était hier, mais j’en ris encore. J’ai des joies simples.

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