Archives mensuelles : septembre 2014

Eperdu

Éperdu

Éperdu, ce mot là a été façonné
pour contrarier le verbe perdre, car en somme
rien n’est perdu et tout semble s’y dévider
indéfiniment – de la bobine économe

du verbe, j’entends. Il faudrait mourir un peu,
une mort légère et brève comme par exemple
s’ouvrir la poitrine en deux (si c’est là le temple),
s’arracher les côtes, s’y enfoncer un pieu,

mais un instant ; pas plus, et sans effort surtout :
une certaine passivité trouvera
à s’assortir à cette espèce de grand flou

tremblé : un désespoir sans objet implorable,
et sans silence-étalon ; on fait un peu ça
quand on craque ses phalanges sous une table.

Mardi 27 décembre 1994

 

Sojac
1, 2, 3, 1, 2, 3…

 

Hier, je me suis fait embarqué par Lydie, Louise et Nelly (j’adore ces filles) dans un bistrot que je n’adore pas et une conversation gloussante, infra-basse, dédiée toute à dépasser les bornes sans les déplacer – en condensé : chattebiteavalerdansleculfoutrebaveetmerde, cet espèce d’Eros HULKien, de porno à deux roubles, l’esprit canal étroit, la chair est triste et pas hélas, penses-tu, et je n’ai pas lu tous les livres non plus. Ca m’énerve, l’impression que ce discours là, sa seule modernité, est en train d’annexer tout l’érotisme au non-usage qu’il en a. Et moi je lis. Du coup j’ai kidnappé Lydie au prétexte de marcher un peu, ça a été facile, les deux autres ont enfin pu arborer un air entendu et ne même pas faire semblant de dissimuler leurs clins d’œil appuyés à leur petite camarade. Je les adore mais je les ai trouvées sous-préfectorales.

Lydie et moi, nous n’avons pas marché jusqu’à loin, nous nous sommes arrêtés au kiosque à musique sur la grêve pour chuchoter dans l’écho de son dôme en métal. Et bien sûr, 1, 2, 3, 1, 2, 3, je l’ai embarquée dans une valse essoreuse qui nous aurait presque jetés sur la plage, j’avais en tête la Flambée Montalbanaise de Gus Viseur – C’est dire si les mauvaises pensées se sont faites centrifuger. Ne sont restés que son haleine vodka-pomme, ses yeux de cocker, et  mon érection,  mais en dernière instance ça ce n’était pas grave.

Parce que ce matin, le tournis et les humeurs de Sisi impératrice. J’ai ciré mes godasses à la salive. Il faut vraiment que je libère Lydie de ce suspens à deux balles, ce platonisme qui ne ravit que moi. Je ne la toucherai pas davantage. C’est comme ça, je suis chiant.

Journée ensuite à la traînasse, j’ai entamé un livre de Philippe Jaccottet par le milieu, désinvolture du fade, le temps n’a pas de prise sur moi, j’ai cinq ans. Je me suis refait une rectitude pileuse, une tectonique de chair, sur le trio N°2 (D929) de Schubert, avec poussée lacrymale sur l’andante con moto, j’étais content de moi. Après bien sûr c’était trop facile : mon père n’écoutait plus que ça dans ses dernières semaines, et, « envoyez le bouzin ! », ce fut le générique du fin au funérarium. Je me suis rappelé qu’il avait l’ironie prude et l’hygiène mentale d’un animal de foire ; à ceux qui nous demandaient pourquoi il avait perdu ses cheveux, nous avions eu pour consigne stricte de répondre : « C’est parce qu’il a couché avec les Allemands ». Qu’est-ce qu’on a rigolé avec ça.

Je lui dois le plus que je peux, mais en ce moment, il m’arrive de douter de mon bonheur, du bien-fondé de cette joie juvénile qui est mon être au monde, et me vaut de sauter sur le ventre de mes contemporains en tortillant du cul et en lâchant des petites gouttes de pipi. Mais peut-être le doute est-il inévitable, la plaque de cuivre et les brûlures d’acides pour imprimer la joie  La foi peut-être. Jésus-Christ lui-même… Souvenez-vous : la terre est rouge et brûlante, le Christ est exténué. De Dieu le père on ne voit que les pieds et la structure tubulaire qui le tient au dessus du sol. Le Christ a le visage tourné vers le ciel, il regarde gravement son (Notre) père et semble l’implorer, alors que du tamis de sa raquette il désigne un impact dans la terre battue, très légèrement en dehors des limites du court. Pour lui, à cet instant précis, Dieu s’est gouré, la balle est « faute »… Edifiant.

C’était Léon Sojac, en direct de l’Open du mont des Oliviers, à vous les studios.

 

Samedi 24 décembre 1994

 

Sojac
Mouche sans verre de blanc (document très rare)

 

Hier soir je suis allé me flinguer l’apéro dans un vernissage avec Mouche ; c’était très très très beau ce qu’on a vu comme peinture, c’était libidineux, comme ça on était sûr de ne pas perdre son regard avec son temps ; on pouvait aisément imaginer une volonté de transmettre l’indicible, et de là, subodorer un atelier résolument bohème mais avec de la moquette bien épaisse en cas de génuflexion intempestive. Il y avait la clique habituelle, des gens de grand talent (le talent, il y en a partout), et, au moins autant, des compagnons de beuverie de ma caste professionnelle d’adoption (je suis officiellement peintre), bref, un casting pour un film de Fellini. Je suis resté groupé le plus souvent sur le trottoir, avec mon blanc, à regarder ce début de soirée par en-dessous et à travers la vitrine comme un roquet désabusé.
A un moment, je le redoutais un peu, le très odieux gars Zippo est sorti, il s’était fait de jolies couleurs sur le dos du pinard, m’a regardé longuement, de son très haut à mon très bas, et s’est approché :
– Faudrait qu’on cause quand même, Sojac, un de ces jours.
– Je n’y tiens pas. Vraiment non, si c’est pour se foutre sur la gueule, je n’y tiens pas.
– On n’est pas obligé de se foutre sur la gueule.
– Ouais mais tu sais ce que c’est, ça devient difficile de parler de beau et de sublime sans en venir aux mains de nos jours. Et avec nos antécédents…
– Je n’ai pas peur de ça.
– Alors disons que c’est moi qui ai peur, comme ça c’est réglé.
Mouche est arrivée en express là-dessus, elle avait dû regarder dehors et décoder la situation. Elle a claqué le cul de Zippo, qui est retourné au buffet remplir son gobelet en lâchant « Sojac, t’es vraiment un petit con ».

La Mouche m’a fait son sourire égyptien (trois-quarts face donc) :
– Léon, je ne te reconnais plus. Cette lavette de Sylvain Porato (c’est l’état-civil de Zippo) vient de te traiter de petit con, et toi tu restes comme une couille molle à le laisser aller se vanter de ça à tout le monde. J’ai honte pour toi. C’est quoi le pépin ? C’est son mètre quatre-vingt-dix ? Bon sang, mais tape aux articulations, rentre sous sa garde et détruis lui le foie, ce gars là c’est de la viande, il est à ta main et toi tu fais dans ton froc. T’es qu’une brêle, plus jamais je ne t’amène dans un vernissage… De quoi j’ai l’air maintenant ?

J’ai fait le chien piteux tout du long parce que c’est ma didascalie quand elle est barrée dans ce genre de tirade.  Et puis la dernière fois que j’ai croisé Zippo (c’était il y a longtemps, il y a prescription) c’est elle qui nous avait séparés. Et avec une gifle à chacun, encore…

On a alors laissé l’histoire de l’art faire son rot et on est allé dîner dans une moulerie tendance, orange et bleue, avec du rock maritime (donc joué à l’accordéon à Gégène) trop fort, des assiettes en plastique dur opaque, une serveuse piercée au nombril et d’une indifférence hypnotique. J’ai sorti de mon sac les livres que je lui ai choisis pour l’hiver, il a fallu que j’argumente, mais sinon dans l’ensemble on a été raisonnable : on a parlé de cul. Je suis rentré à pied, j’ai trouvé ça long, arrivé chez moi me restait une tonicité de spaghetti trop cuit, alors dans le mouvement descendant pour enlever mes chaussures, je me suis trouvé une vocation provisoire et me suis spiralé tout habillé dans le futon.

Ce soir c’est noël en famille et je n’aurai pas dessaoulé. Je vais passer du temps avec ma sœur sur le balcon. Ici il y a un dicton qui dit «Noël au balcon». C’est tout.

 

 

Deux nuits

Deux nuits

Deux nuits d’huître et d’alcool, de danse et la petite
blonde jolie comme un bruissement de fontaine,
aussi peu préhensile – un peu comme une suite
qui veut qu’elle s’en aille et reprend son haleine

sur mes lèvres. Elle repart tout à l’heure. Deux nuits
à subtiliser ses mains à l’air, et ses yeux ;
et la certitude insulaire et à demi-
-folle de chaque fois les mériter un peu.

Elle part et pour le reste je ne prévois rien.
L’optimisme me paraît en la circonstance
une présence à trop bon compte, néanmoins

je déplie pour demain du jour et la buée
dans un verre – et les guillemets de l’innocence :
facile avec peut-être dans sa voix cassée.