Archives mensuelles : septembre 2014

Dimanche 8 janvier 1995

 

Sojac
Nadja…

 

Hier, bringue probablement mortelle, plein de gens pas vus depuis longtemps, mais pas la tête à ça, évasif sur mon état, mon avenir, mes projets, « ça va », j’ai dit, tout le monde se sent d’être au petits soins avec moi ; alors j’ai dansoté pour être solidaire aussi, goûté toutes les quiches pour exercer mon esprit critique et j’ai disparu dans la nuit. Je suis un peu malotru en ce moment, je m’en fous. Dans face à face de Bergman, une jeune femme va tout droit au suicide, en chemin, presque au bout, elle a cette phrase « je souhaite que quelqu’un ou quelque chose me touche assez fort pour que je devienne réelle ». Je ne vais pas au suicide, du coup je me demande pourquoi je parle de Bergman là d’un coup.

Peut-être parce que j’ai un petit fond de disgrâce, une pleine lune installée, sous laquelle je phosphore – un manque de netteté des traits de toute chose, objets et impressions. Je doute qu’il suffise de m’en remettre à la musique ; dans le temps de sa réalisation je me suis déjà atomisé en étant bien plus conquérant qu’aujourd’hui. Dans l’attente je fais des gammes sans envie ni courage, et j’ai les mains trop ouvertes ; tout passe comme le sable entre mes doigts. Du désir sans souci que celui attenant à une sorte de taxidermie-minute, où je fourre tout, assurément. Mais de paille. J’ai fait le point, j’ai 102 chansons écrites, composées et enregistrées sur mon quatre pistes. 102, je pourrais m’arrêter là, j’ai dépassé les dalmatiens. C’est honorable. Et je n’ai pas une minute à ne pas perdre.

Bref, c’est compliqué, le deuil : un seul être vous dépeuple et tout est manqué.

Je me suis levé à 10h00 ; devant ma porte il y avait des cachetons contre les vomissements, un petit sachet d’herbe et un mot de ma sœur, « suis passée, personne, t’es chiant je voulais un café, je vais être obligée d’être calme et détendue – les autres vont penser que c’est arrivé. Il paraît que tu t’es mis en vacances, enfoiré, je vais finir par croire que tu es vraiment fatigué et malade. Tu veux qu’on en parle ? ». J’ai eu envie de lui écrire une longue lettre en retour ; mais ça aurait pris des allures débiles. Je n’ai qu’un truc à dire, et je ne le dirai pas. Du coup je tourne autour du pot, elliptique, pré-pubère, plumitif. Je m’emmerde. Veilleuse.

Nadja ma sœur a un an de plus que moi, mais comme elle est vive et que je suis tout le contraire, dans la plupart des circonstances un siècle entier nous sépare. Elle est partie très tôt de la maison, après le bac qu’elle a eu à 16 ans et en emportant avec elle le faux plein, en laissant le vrai vide. On ne se connait pas beaucoup mais on s’aime, je dirais d’autant plus parce qu’on a appris à investir la confiance. Elle m’a sorti de la mouise chaque fois qu’il l’a fallu, et ça ne me fait même pas un début d’ardoise à son enseigne alors que je n’ai pas souvenir lui avoir jamais été utile à quoi que ce fut. Jusqu’à cinq ou six ans on s’est chamaillés sporadiquement comme tous les enfants, et puis j’ai le souvenir du jour précis où je suis devenu plus fort qu’elle parce qu’elle est la première personne à qui j’ai fait drôlement mal. Et c’est un très mauvais souvenir. De ce jour là, on ne s’est même jamais plus engueulée ou boudée. On a grandi ensemble, vraiment serré, elle m’a tout appris avec ses 1000 ans d’avance et son caractère foncièrement aventurier.

Sinon, quand je goûte un yaourt nature, je le compare souvent à un DANONE.

Ca y est

Ça y est

Ça y est, plus de givre aux vitres, ça y est
au bout de l’index rien, pas de trace, rien,
que l’air, et encore sous des doigts aériens,
des griffures réciproques. Et toi désormais,

toi aussi digitale, toi aussi du vent
dans des idées de feuillages secs, et encore…
J’ai mangé la forêt, je crois. La nuit tu dors
derrière tous les murs et je suis transparent.

La nuit s’il le faut je me tords, et s’il le faut
je te tue, je t’étouffe et je sue l’albédo
de la lune s’il le faut. Ah ! Bordel ! Bordel,

encore un effort ! Encore un peu les ruelles
et les ombres portées droit devant, et les ombres
et tes yeux partout , ton regard noir où je sombre.

Jeudi 5 janvier 1995

 

Sojac
Lydie, cette saucisse…

 

Hier pendant que je sauvais des escargots sur la voie ferrée, Mingus le plus jeune de mes chiens, et le plus idiot de tous les chiens de tous les temps, a tué un petit rat noir et blanc très joli. Sur le coup j’ai gueulé. Alors il a baissé ses oreilles, plié l’échine, cligné des yeux en tremblant tout. Alors j’ai dit bon ça fait rien, alors il a remué la queue et s’est un peu redressé, alors j’ai remis une petite couche « ouais mais quand même ! » et il a rebaissé la tête, et puis on a convenu que l’incident était clos. De toute façon, il referait tout à l’identique, cet indécrottable optimiste – C’est ça les hystériques, une palinodie de gestes plutôt que la plus petite ébauche de repentance.

L’enthousiasme est une idiotie ; l’un et l’autre sont consubstantiels. Il faut être idiot pour se ruer à la moindre alerte dans une cabine téléphonique, arracher sa chemise et découvrir ce justaucorps rose, cape assortie, le slip par dessus le pantalon, le « S » majuscule en impression dorée sur ce mon dieu mon dieu mon dieu de torse de rêve, yodler un « Soooojjjaaacc !!! » éléphanticide et vol-planer au devant de son prochain pour lui dire qu’on l’aime dans le seigneur. C’est bon l’enthousiasme, ça donne au prochain l’occasion de jouer sa vie devant un public acquis : trouille, dédain, soupçon, mépris, ouais bien sûr ; et puis des fois non ; des fois le prochain, comme dans la tradition talmudique, il s’en fait une petite aube d’avoir vu venir à lui un étranger, et de reconnaître de plus près d’un coup le visage d’un frère. Je suis un idiot j’y tiens, j’aime frénétiquement la grosse caisse, la musique est un plus si elle advient. Du bien-fondé de la dépense.

Le soir, dîner maintenance avec Lydie, on devait essayer de bouger l’antenne pour avoir une image sans parasite. Mais cette saucisse aurait voulu que je rampe, et ça ne m’a rien dit ; je ne rampe qu’en cuir ou pour humilier les escargots. Elle était jolie, recroquevillée en elle, désabusée, revenue de tout, allée nulle part d’abord ; intérieure lointaine. Impossible de parler, et je l’ai pourtant fait pour deux, avec le désordre comme échéancier. Basta, qu’elle aille se faire une situation ; elle méprise ce que je peux lui garder de favorable, et s’en tient à ce qu’elle a bien voulu me vouloir. C’est un peu comme en boxe, le sparing-partner s’emploie à singer le style d’un adversaire programmé, en oubliant sa propre morphologie, son déploiement, sa chance, au profit de cette cause, pour stimuler les sensations probables du champion avant son match. (Va te faire voir, à ce moment là, j’écris aussi exactement pour rien, pour le grattement du crayon 2B et le déroulement d’une non-pensée du grattement). En fait j’ai compris que je ne pouvais pas être durablement juste une fonction.

En rentrant, j’ai testé le moelleux au chocolat de chez Senoble. Bien. Vraiment. Il faut le passer au micro-onde rapido, pas trop sinon ça déborde et Ha Hrrrul Ha Hang. C’est top quand c’est tiède +. Là, le chocolat prend toute la bouche et la soumet.

J’ai testé aussi le papier Le Trèfle au lilas (le violet). Pas bouleversé.

 

Lundi 2 janvier 1995

Sojac
« de chez mémé »

 

Hier j’ai déjeuné en bugne à bugne avec ma grand-mère. Elle est belle comme une mûre de ronces, toute grignette, capricieuse, sans mémoire immédiate, d’une mauvaise foi à jeter quelqu’un contre un mur ; d’une grossièreté hors d’âge et coquinesque. Négligente de son négligé maintenant, elle vaque la robe ouverte, les bas tombés, maculée de taches et maculante parce qu’insouciante du fret, elle s’assoit sur des serviettes éponges, cherche toujours quelque chose en trouve toujours une autre, se gratte avec un couteau, bascule en avant pour rire et s’étouffer et se tenir les côtes.

On a mangé les trucs « du pays » que j’aime, extatiques tous les deux, elle m’a raconté la blague du somnifère ultra puissant en suppositoire et du doigt dans le cul au réveil, mais dans un désordre désopilant, elle m’a parlé de son frère et c’est donc « son frère » hier qui a été le concept pour agglomérer tous ses hommes morts, ses frères, tous, son mari, son père, le mien, elle a pleuré un peu il n’y a pas de raison.

Ensuite j’ai jeté la moitié du contenu de son frigo, la viande verte, le comté minéral, re-simplifié sur un papier la chaîne du froid, elle s’en fout. On a regardé ses comptes un moment mais elle en a eu vite marre, elle m’a dit « va chier ». Alors j’ai proposé un catch ou une partie de Jokari, mais elle a préféré un scrabble. Elle m’a mis une branlée de chez. J’ai une excuse, j’avais trop mangé et puis c’était un scrabble « à la mémé », ses règles à elle, ultimate : Tous les koux sont permis.

Rock’n’roll.

 

Vendredi 30 décembre 1994

 

Sojac
Un peu d’iode et d’authenticité maritime…

 

Hier soir, en sortant d’une répétition assez fade,  j’ai fait biture par équipe avec mon companero Mao. On a marqué des points importants pour la suite du championnat. Il est rentré mercredi. Ils sont rentrés, devrais-je dire. Pétrus est avec eux, ils l’ont installé dans la chambre jaune ; la plus petite, celle où je dors habituellement moi aussi lorsque je n’ai plus assez de maintien pour ramper jusqu’à chez moi. C’est étonnant. Parmi toutes les chambres vides qu’il y a chez Mao et Dada, deux ou trois sont à sa démesure (il est très très grand et costaud, très bougeon aussi) et lui a choisi de se circonscrire dans un habitacle où il va sans doute buter sur tout. Mais Mao (et Dada aussi pendant la répétition) me dit qu’il est calme et qu’il a l’air content d’être là. Mais pour moi il n’a jamais eu que cet air là.

On a failli manger dans un restau à poisson, mais vu qu’en entrant, plus précisément au moment où le chef de rang déguisé en bigouden d’Hollywood est venu prendre livraison de nous, pour une raison inexplicable (ou bien c’est le Capitaine Cook en feutrine, mais proportionnellement un sourire en coin aurait suffit), un fou-rire nous a pris tous les deux ensemble (ridicule, vraiment. On a dû rester cinq minutes à lui tourner le dos, à ce Monsieur, tous les deux pliés de douleur, en larme, et nos faces rouges contre la vitre d’un grand aquarium plein de crabes au chatterton. La dernière fois que j’ai ri autant, c’était avec ma sœur Nadja pendant la descente du cercueil de mon père. J’en garde un souvenir mitigé déjà. Mais le fait est que ces derniers temps, je ris beaucoup), et j’ai dû pousser Mao dehors, sans ménagement parce que c’est une masse ; ça devenait pénible, envie presque de vomir, le loup de mer outré, et derrière lui des chuchotements puis une rumeur navrée.

Bon, un peu d’air frais, une pizzeria de VRP multicarte, du blanc en perfusion, après c’est devenu hiverno-simiesque. On a trouvé pertinent de rendre accessible une rue provisoirement barrée en en barrant une autre par un très subtile déplacement de la signalisation. On s’est commis dans des acrobaties sur un échafaudage, et là-haut Mao s’est confectionné une longue toge dans le filet vert de protection, s’est dangereusement penché dans le vide pour concevoir le projet de brûler Rome. Il a déclamé « la courbe de tes yeux… » d’Eluard à une manageuse du MacDo où on devait seulement se dé-frustrer d’iode et d’authenticité maritime en reniflant un filet O fisch. On a cru en dieu le temps d’entrer et de sortir d’une église. Entre les deux on a seulement eu peur. On a eu le projet enthousiaste d’un viron en Italie, là, tout de suite, mais Mao voulait qu’on passe la frontière en marche arrière et j’étais contre. A 3H00 je suis allé le coucher avant qu’on ait l’idée de sonner à des portes en gloussant. Me restait 200 mètres pour arriver chez moi ensuite, et je suis intimement convaincu de les avoir fait à la nage (cette drôle de nage qu’on appelle « à l’indienne », qui a l’avantage de seoir à merveille aux intentions du mec bourré. Et celui d’endormir la méfiance des lampadaires).

Mao, Mario D’ornano, est mon drôle d’ami castrateur. Je trouve mon amitié avec sa tendre femme, Aoda «Dada» Beck, plus conséquente. Mais officiellement, mon ami c’est lui. A la base c’était mon professeur de guitare quand j’avais 16 ans ; il en avait 12. En plus d’être surdoué, il est grand et fort, très beau, très cultivé, très oisif, marié à la plus grande fortune d’ici (c’est moi qui la lui ai présentée). Pour lui comme pour moi je ne serai jamais guitariste et je chante comme une chèvre ; je ne comprends pas pourquoi il s’obstine à jouer ma musique. Mais dans l’ensemble je ne comprends pas la moitié de ce qu’il fait, et quant à ce qu’il dit, seulement le dixième de ce qu’il consent à m’expliquer. Mais il tient à moi, je pense que c’est parce que je suis un faire-valoir de qualité supérieur. Je ne le vis pas spécialement comme une élection. En fait mon guitariste me fait tout aussi souvent rire aux larmes qu’il me sort par les yeux, en grumeaux.