Dimanche 8 janvier 1995

 

Sojac
Nadja…

 

Hier, bringue probablement mortelle, plein de gens pas vus depuis longtemps, mais pas la tête à ça, évasif sur mon état, mon avenir, mes projets, « ça va », j’ai dit, tout le monde se sent d’être au petits soins avec moi ; alors j’ai dansoté pour être solidaire aussi, goûté toutes les quiches pour exercer mon esprit critique et j’ai disparu dans la nuit. Je suis un peu malotru en ce moment, je m’en fous. Dans face à face de Bergman, une jeune femme va tout droit au suicide, en chemin, presque au bout, elle a cette phrase « je souhaite que quelqu’un ou quelque chose me touche assez fort pour que je devienne réelle ». Je ne vais pas au suicide, du coup je me demande pourquoi je parle de Bergman là d’un coup.

Peut-être parce que j’ai un petit fond de disgrâce, une pleine lune installée, sous laquelle je phosphore – un manque de netteté des traits de toute chose, objets et impressions. Je doute qu’il suffise de m’en remettre à la musique ; dans le temps de sa réalisation je me suis déjà atomisé en étant bien plus conquérant qu’aujourd’hui. Dans l’attente je fais des gammes sans envie ni courage, et j’ai les mains trop ouvertes ; tout passe comme le sable entre mes doigts. Du désir sans souci que celui attenant à une sorte de taxidermie-minute, où je fourre tout, assurément. Mais de paille. J’ai fait le point, j’ai 102 chansons écrites, composées et enregistrées sur mon quatre pistes. 102, je pourrais m’arrêter là, j’ai dépassé les dalmatiens. C’est honorable. Et je n’ai pas une minute à ne pas perdre.

Bref, c’est compliqué, le deuil : un seul être vous dépeuple et tout est manqué.

Je me suis levé à 10h00 ; devant ma porte il y avait des cachetons contre les vomissements, un petit sachet d’herbe et un mot de ma sœur, « suis passée, personne, t’es chiant je voulais un café, je vais être obligée d’être calme et détendue – les autres vont penser que c’est arrivé. Il paraît que tu t’es mis en vacances, enfoiré, je vais finir par croire que tu es vraiment fatigué et malade. Tu veux qu’on en parle ? ». J’ai eu envie de lui écrire une longue lettre en retour ; mais ça aurait pris des allures débiles. Je n’ai qu’un truc à dire, et je ne le dirai pas. Du coup je tourne autour du pot, elliptique, pré-pubère, plumitif. Je m’emmerde. Veilleuse.

Nadja ma sœur a un an de plus que moi, mais comme elle est vive et que je suis tout le contraire, dans la plupart des circonstances un siècle entier nous sépare. Elle est partie très tôt de la maison, après le bac qu’elle a eu à 16 ans et en emportant avec elle le faux plein, en laissant le vrai vide. On ne se connait pas beaucoup mais on s’aime, je dirais d’autant plus parce qu’on a appris à investir la confiance. Elle m’a sorti de la mouise chaque fois qu’il l’a fallu, et ça ne me fait même pas un début d’ardoise à son enseigne alors que je n’ai pas souvenir lui avoir jamais été utile à quoi que ce fut. Jusqu’à cinq ou six ans on s’est chamaillés sporadiquement comme tous les enfants, et puis j’ai le souvenir du jour précis où je suis devenu plus fort qu’elle parce qu’elle est la première personne à qui j’ai fait drôlement mal. Et c’est un très mauvais souvenir. De ce jour là, on ne s’est même jamais plus engueulée ou boudée. On a grandi ensemble, vraiment serré, elle m’a tout appris avec ses 1000 ans d’avance et son caractère foncièrement aventurier.

Sinon, quand je goûte un yaourt nature, je le compare souvent à un DANONE.

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