Vendredi 30 décembre 1994

 

Sojac
Un peu d’iode et d’authenticité maritime…

 

Hier soir, en sortant d’une répétition assez fade,  j’ai fait biture par équipe avec mon companero Mao. On a marqué des points importants pour la suite du championnat. Il est rentré mercredi. Ils sont rentrés, devrais-je dire. Pétrus est avec eux, ils l’ont installé dans la chambre jaune ; la plus petite, celle où je dors habituellement moi aussi lorsque je n’ai plus assez de maintien pour ramper jusqu’à chez moi. C’est étonnant. Parmi toutes les chambres vides qu’il y a chez Mao et Dada, deux ou trois sont à sa démesure (il est très très grand et costaud, très bougeon aussi) et lui a choisi de se circonscrire dans un habitacle où il va sans doute buter sur tout. Mais Mao (et Dada aussi pendant la répétition) me dit qu’il est calme et qu’il a l’air content d’être là. Mais pour moi il n’a jamais eu que cet air là.

On a failli manger dans un restau à poisson, mais vu qu’en entrant, plus précisément au moment où le chef de rang déguisé en bigouden d’Hollywood est venu prendre livraison de nous, pour une raison inexplicable (ou bien c’est le Capitaine Cook en feutrine, mais proportionnellement un sourire en coin aurait suffit), un fou-rire nous a pris tous les deux ensemble (ridicule, vraiment. On a dû rester cinq minutes à lui tourner le dos, à ce Monsieur, tous les deux pliés de douleur, en larme, et nos faces rouges contre la vitre d’un grand aquarium plein de crabes au chatterton. La dernière fois que j’ai ri autant, c’était avec ma sœur Nadja pendant la descente du cercueil de mon père. J’en garde un souvenir mitigé déjà. Mais le fait est que ces derniers temps, je ris beaucoup), et j’ai dû pousser Mao dehors, sans ménagement parce que c’est une masse ; ça devenait pénible, envie presque de vomir, le loup de mer outré, et derrière lui des chuchotements puis une rumeur navrée.

Bon, un peu d’air frais, une pizzeria de VRP multicarte, du blanc en perfusion, après c’est devenu hiverno-simiesque. On a trouvé pertinent de rendre accessible une rue provisoirement barrée en en barrant une autre par un très subtile déplacement de la signalisation. On s’est commis dans des acrobaties sur un échafaudage, et là-haut Mao s’est confectionné une longue toge dans le filet vert de protection, s’est dangereusement penché dans le vide pour concevoir le projet de brûler Rome. Il a déclamé « la courbe de tes yeux… » d’Eluard à une manageuse du MacDo où on devait seulement se dé-frustrer d’iode et d’authenticité maritime en reniflant un filet O fisch. On a cru en dieu le temps d’entrer et de sortir d’une église. Entre les deux on a seulement eu peur. On a eu le projet enthousiaste d’un viron en Italie, là, tout de suite, mais Mao voulait qu’on passe la frontière en marche arrière et j’étais contre. A 3H00 je suis allé le coucher avant qu’on ait l’idée de sonner à des portes en gloussant. Me restait 200 mètres pour arriver chez moi ensuite, et je suis intimement convaincu de les avoir fait à la nage (cette drôle de nage qu’on appelle « à l’indienne », qui a l’avantage de seoir à merveille aux intentions du mec bourré. Et celui d’endormir la méfiance des lampadaires).

Mao, Mario D’ornano, est mon drôle d’ami castrateur. Je trouve mon amitié avec sa tendre femme, Aoda «Dada» Beck, plus conséquente. Mais officiellement, mon ami c’est lui. A la base c’était mon professeur de guitare quand j’avais 16 ans ; il en avait 12. En plus d’être surdoué, il est grand et fort, très beau, très cultivé, très oisif, marié à la plus grande fortune d’ici (c’est moi qui la lui ai présentée). Pour lui comme pour moi je ne serai jamais guitariste et je chante comme une chèvre ; je ne comprends pas pourquoi il s’obstine à jouer ma musique. Mais dans l’ensemble je ne comprends pas la moitié de ce qu’il fait, et quant à ce qu’il dit, seulement le dixième de ce qu’il consent à m’expliquer. Mais il tient à moi, je pense que c’est parce que je suis un faire-valoir de qualité supérieur. Je ne le vis pas spécialement comme une élection. En fait mon guitariste me fait tout aussi souvent rire aux larmes qu’il me sort par les yeux, en grumeaux.

 

 

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