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Mercredi 9 août 1995

Sojac
Dada à la librairie du Palais.

 

Ce matin je n’ai pas réussi à me lever, ça ne m’étais pas arrivé depuis lurette. Du coup le moment que j’aurais eu rien qu’à moi dans la journée est passé à la trappe, et je me suis dédié à ma grimace sociale et aux fausses urgences qu’elle induit en m’insultant à l’intérieur. J’ai peur que nous soyons comptables toute notre vie d’avoir été seulement perçu, fusse par des gens sensibles et intelligents. Mais il faut bien se couper en deux sans crier.

Depuis que je bois moins, j’ai repris l’habitude de me lever bien avant l’aube même si je m’y trouve souvent déjà trop affairé quand je pourrais en endurer le très peu de ses révélations ; mais au moins je m’octroie sur son dos un peu du fugace : la sensation de rechampir par infusion d’une nuit de près d’une année. Et de la lumière dure, des envies ; j’ai engrangé mes grilles d’accords sur un cahier neuf, quelques notes, et je m’exerce à des lignes de basse trapues et souples pour les enregistrer le moins mal possible, c’est assez pour faire tourner, avec ma guitare en accords plaqués sur le ventre, les esquisses laissées en friche depuis la dernière fois où il a fait jour. Il y a deux trois pousses depuis une dizaine de jours qui mériteraient de se prendre une poussée laborieuse de sève et de polliniser fofollement quelques chansons tordues. Je m’y colle, parce que je sais qu’il faut que je retrouve les phéromones que j’avais déposées naguère. Quand le jour se lève je sors à la fraiche avec les chiens. La ville dort encore et se refait des racines dans mes parcours, je flâne avec un bloc canson, un thermos, de la caféine en perfusion, les chiens à la traîne et un cigarillo bon marché qui s’éteint toutes les trois taffs. En somme l’atelier flotte à nouveau, avec la vie qu’il invoque, ma soumission aux chuchotements du papier, et l’espoir de savoir encore m’en remettre à la lumière.

Ce matin j’étais dehors à l’heure où les gens vont travailler et compliquent tout. Parce qu’hier en fin d’après-midi j’ai croisé Dada à la librairie du Palais. C’est bien pour ça seulement une petite capitale, mais il faut qu’elle soit petite comme une grande famille, il faut limite que ce soit ici : dans la foule que tu croises tous les jours et que tu salues, il y a presque nécessairement quelqu’un qu’il faut que tu croises quand tu es tout à croiser quelqu’un. Dada va bien, ne m’en veut pas, a eu ces derniers temps autant besoin d’air que moi. Mais là, elle était contente de me voir. On est allé manger des japonaiseries qu’on choisissait quand elles nous passaient devant sur un tapis roulant. C’était moyennement bon, mais le blanc fit monter la note de verres en verres et j’ai pu entendre ses tourments secrets : elle a rencontré quelqu’un.

Elle a beaucoup parlé, je l’ai beaucoup écoutée. Du coup j’ai beaucoup beaucoup bu. Je me suis rendu compte en titubant ensuite jusqu’à ma maison, que je bois essentiellement pour me re-simplifier les choses. Parce que je ne sais pas m’en remettre, simplement et d’emblée, au fait de penser à Céline toutes les cinq minutes, d’avoir envie de ses yeux, de regretter de n’avoir été qu’à moitié présent en face d’elle, et d’espérer la revoir. Je ne sais pas faire ça, sinon à mes dépens. Du coup je me dis qu’un retour au pays serait une bonne idée, un auto-kidnapping, pour compter sur le temps, la distance, le désert de là-bas… Jouer contre mon inaltérable jeunesse. Et surtout n’avoir que ceci contre cela.

Dimanche 6 aout 1995

Sojac
Nelly est passée.

 

 

Les petites sœurs sont rentrées samedi finalement et j’ai dû partir à l’aube avant leur arrivée de manière à demeurer officieux – enfin officiellement pas quelque gars qui dormirait, fut-ce une fois, avec Céline. C’est important de préserver les apparences quand on a que ça. En arrivant à la maison, j’ai décidé que je serai productif, même quand Nelly est passée à midi gouter mon vin blanc pour être sûre. On s’est mis une demie-murge très fraternelle, cette fille me touche beaucoup avec sa vue par en dessous ; elle est repartie bosser en titubant à peine plus que quand elle est arrivée. Je suis retourné faire peintre, ce qui a été un peu moins doux et surtout beaucoup moins logique. Et moins bien.

Début de soirée ensuite chez Mouche qui galère pour obtenir des photos acceptables de ses «écorchures» pour son catalogue raisonné. La peau perd l’œil autant qu’elle justifie les doigts, les griffes et le museau, on a cherché des stratégies comme des souvenirs en chipotant un blanc pas bon, pour espérer la contagion érotique de l’ivresse, mais on n’a pas eu le temps de l’espérer assez, il a fallu qu’on aille à un vernissage dont son statut de plasticienne qui compte lui faisait obligation. C’était chiant : un instit’ à la retraite auto-réputé intello subversif se faisait une deuxième vie sur le dos de l’art brut ; sauf que de brut ça n’avait que le projet, et que le rendement était seulement relâché comme un yoga malade, maladroit et moche, un collier de nouilles sans amour. Avec ça il a fallu qu’on se fade le discours du gars qui avait l’air éperdu d’amour pour Mouche, mais se la jouait goguenard et s’était bricolé pour l’occasion une bonne tête de cosmogoniste «rictusée» pour respirer dans l’ombre – décidément je n’aime pas les gens pittoresques ; l’idiotie ça ne se plaide pas (ce n’est pas un droit, c’est une catégorie existentielle), on a eu un mal fou à le décramponner, il a fallu tous nos efforts conjugués de mal-amabilité.

Ensuite on est allé s’ennuyer dans un bistrot ; je ne bois plus assez donc elle a trouvé ça moins drôle, mais bon je ne peux pas lui reprocher d’avoir pris mon ennui de haut. Le sien compte plus et sa joie est un dû. Quant à moi il faut absolument que je fasse ermite maintenant.

Ce n’est qu’en rentrant à la maison, anormalement clair pour l’heure, que j’ai pu penser à Céline. Plus durement d’un coup parce qu’être idiot ça ne nourrit que le ventre et qu’il se trouve que je suis aussi la cohésion d’une petite masse de bas-organes et de prétentions à l’élévation. Et j’ai été d’accord avec ce que j’avais pensé (senti) la veille : quand une vérité est désagréable, il n’y a pas une seule bonne manière de la dire. Par contre il y a une bonne manière de l’entendre : la gratitude. Je pense que j’ai été un bon moment à vivre en arrière-plan, un genre d’amoureux transit de garde. Je l’ai écouté, je n’ai pas fini une seule de ses phrases quand elle les a arrêtées en route pour ne pas être trop méchante. En deux jours il n’y a eu qu’une heure où je n’ai pas été d’accord, une heure en plein de petits bouts de minutes dispersées, mais en tout un heure où je me suis livré à quelque chose de lancinant qui dit que je ne suis pas adéquat parce que je ne suis ni désirable ni drôle, et que ce n’est sûrement pas tout parce qu’elle ne finit pas toutes ses phrases. En me couchant, j’ai estimé que cette heure là à partir de maintenant était vouée à se rabougrir sur du rien, comme un ballon gonflable, et puis que ça va aller, parce que je suis sûr que Céline est une chouette petite camarade.

Tout scintille encore pourtant, on dirait une rosée de lumière sur un matin inépuisable – mais je me souviens de Niels Bohr, et «la clarté est difficile, surtout en ce qui concerne la lumière». Au reste je trouve qu’il y a déjà bien assez de lanternes qui sentent vachement le pipi. C’est peu à guérir l’illusion. Je ne suis pas sûr qu’il me soit nécessaire de refaire tête baissée et très vite l’apprentissage du désenchantement, comme une solidarité rapide à ce que je sais déjà de moi ; des pré-sentiments à l’envi.

Jeudi 3 août 1995

Sojac
Je m’en remets à Macloud (évidemment).

 

 

Un peu martiale la vie que je mène, j’enchaîne les automatismes, et c’est l’été et c’est balnéaire, mais je ne me baigne que la nuit et quasiment que pour me laver de tout. Mes souvenirs les plus récents, même ceux qui pourraient ré-évoluer tendrement en mièvre nostalgie, sont tous nimbés de cette amertume des nigauds qui ont cru mordicus être heureux à l’instant T – il n’y a pas d’instant T dans le déploiement et le ré-enroulage d’une langue de belle-mère non plus. Alors POUET, je me rêve un présent et je vis pour me le faire.

Sinon, j’ai envie de vendre le matériel studio que j’ai accumulé et dont de toute façon je me sers comme un nigaud d’élevage. Là j’ai un magnétophone à bande capricieux mais sur-dimensionné avec, pour faire court, un trou derrière pour le casque, et un trou devant pour ma guitare de Jacky (cémoikilélé). Tout le reste est pour le monitoring, quand je ne sais pas mixer et que je ne saurai jamais. Et puis quand même trois pédales costaudes et sommaires dans la chaine laquelle se verse dans un ampli-jouet, et deux micros dont déjà un de trop (c’est emmerdant en fin de compte les statiques, on ne peut pas gargouiller pendant les prises). Ca me prend à 6H00 le matin quand je touille mon café, j’allume le sminfin, j’insère mon jack (t’es rien qu’INPUT, je dis, parce qu’à 6H00 du matin c’est important de faire encore un peu barrage à la réinvolture) et je joue. Mal, mais je suis têtu. Je repense à à ces années perdues en tuning, à faire le merdeux de tatillon sur le son et à entraver que dalle à à peu près que dalle, et je me souviens que Félix le chat a quitté depuis bien longtemps le bord de la falaise. Parce que ce n’est pas si mal de «composer» avec les doigts, ça laisse la musique à la hauteur du ventre.

Puis j’en ai un peu mare de ne faire sonner que mon espèce trébuchante.

Je travaille trop pour travailler bien. Le seul intérêt de ce rythme c’est qu’il centrifuge les pensées et n’en valide que la lourdeur efficace, un genre de kit de survie, le « bon stress », des ordres aboyés dedans ; l’aboie lui-même, et les rares moments d’attente nous laissent désemparés. Je peins, je frotte, je coupe, je poncee, donc je suis (être c’est être perclus, Wittgenstein est une feignasse, oui). Le peu de recul que j’ai in situ le loisir de prendre ne me permet que de me résoudre à la mesure exacte de ma perte : je me donne tout à ce que je fais, et me contente vachement qu’on ne me le demande pas. Je suis fiable pour moi, éminemment remplaçable pour les autres, j’ai fait ce que j’ai pu pour en arriver là. Ca roule.
Reste une odeur de sainteté, et je m’en remets à Macloud (évidemment)…

OK, je n’irai pas au ciel, mais la terre est fertile. En délicatesse, c’est vrai, pas le temps de vivre autrement mon temps, c’est vrai mais ce soir et pour le week-end je vois Céline, en tête à tête chez elle (les soeurettes reviennent dimanche soir). Je pars avec l’envie de sa voix qui flute quand on est dans le noir et qui flûte tout ensuite, je pars surtout avec le projet conséquent de tenir ses doigts dans les miens, de reconstituer le puzzle de ses traits dont je me suis fait une hantise de l’épars.  Je suis probablement assez pudique encore pour serrer le mors du grand cheval fantasmagorique qui sent l’écurie à des lieux d’y être, et se la promet d’avance.  Je suis probablement bien mordu aussi.

Le bonheur j’y penserai demain.

Lundi 31 juillet 1995

Sojac
Elle m’a demandé

 

Journée d’hier dédiée au vide, un hymne au glandage, un monument au stand-by. Céline devait partir aujourd’hui, et hier ça m’a fait bizarre de là à là, une espèce de pointillé qui anticipait une coupe longitudinale – mais les noix souffrent-elles ? On devait aller dîner dans un restau très smooth du centre-ville où nous aurions pu nous déclarer amoureux pour des lustres et où surtout ils servent un crumble au beurre demi-sel et au sucre dont la seule évocation devait m’inciter à prévoir un slip de rechange et une boite de kleenex. On s’est d’abord posé chez Nénesse par fierté : se faire un désœuvrement honorable – et on a célébré le Kir à la crème de violette, c’est désuet et romantique, l’impression de se murger la tronche avec des bonbons de mémère. On s’est légèrement voûté sur ce plaisir ténu et on a titubé par solidarité. Mais nous aurions vomi, voire même joué au bridge, s’il l’avait fallu. Le restau ça a été une bonne grosse prise de gueule pas classe du tout, moche même, qui s’est poursuivie dans la rue où ma batteuse adorée s’est pris une pelle d’anthologie. C’est beau comme tout : la grâce à l’épreuve de la pesanteur. Je l’ai aidée à se relever sans lui marcher sur les mains – le métier commence à rentrer.

Ensuite il y a eu la nuit. Des chuchotements. Et puis ce matin elle est partie et je me sens… Je ne sais comment dire. Sur le pas de la porte on n’a rejoué aucune scène, on s’est juste dit au revoir et ça a fait un grand trou.

Je pense que je lui ai laissé une impression mitigée d’un cerveau qui fonctionne sans laisser côtoyer  l’esprit. A vrai dire on dort peu, du coup j’étais fatigué, et même dans une coquille de fatigue, en sorte qu’il eut fallu trouver un levier pour m’ouvrir, levier que n’a même pas fourni l’évocation de nos sentiments, quand un silence possible nous y a mené. Je sais qu’elle m’aime beaucoup, qu’elle est un peu dingue, les deux se voient, et ça ne me fait qu’une seule inquiétude. Elle m’a demandé de lui jouer et de lui chanter mes dernières ébauches de chansons. J’ai à peine pu tellement je suis intimidé. C’est une vraie musicienne, c’est une intelligence qui vous rend difficile à vous-même… Et puis il y a ses nichons. Je passe des moments merveilleux rien qu’avec ça, et je me rends compte que le merveilleux est difficile pour un tocard comme moi. J’ai joué et chanté comme j’ai pu, elle aime bien mais elle laisse entendre que je peux faire mieux et je suis d’accord. Mais j’ai une excuse, le groupe est en train de splitter. Je ne veux plus voir Mao, Dada ne voudra ne voudra sûrement plus me voir. Reste Pétrus… Mais Pétrus est une part des deux autres.

En vérité je n’ai plus envie, en vérité je m’en fous un peu de mes chansons à la noix. Je crois qu’un des trucs qui suscitent les vocations têtues c’est la perspective de laisser une empreinte à de parfaits inconnus. Je voue bien une vénération très sûre d’elle-même à Robert Wyatt, juste parce que certaines de ses musiques sont des moments à moi. Mais bon, le nombre de gens plus grand que moi qui m’ont accompagné, est seulement égal au nombre de saints urbains que j’ai eu la chance de rencontrer. J’ai l’admiration facile, un grand sac lâche où visiblement plein de gens peuvent rentrer. De Dostoievski à Napoléon Murphy Brock, en passant par la génération d’inventeurs industriels juste avant celle qui s’est perdu irrémédiablement en appliquant le concept d’ouverture facile, aux paquets de café moulu. Avant au moins il n’y avait pas d’équivoque possible le matin en se levant : il fallait des ciseaux, point barre. Pour en revenir à mes saints urbains, les gens que tu croises et que tu aimes subitement puis qui s’en vont, je crois qu’on est tous un peu la rencontre de quelqu’un aussi. Parce qu’on a fait le café au bon moment, ou juste pour avoir été là couché sur la moquette pendant une traversée de nuit en bateau. C’est quoi ce besoin d’exister plus que ça ?

Ces jours j’espère juste, mais de tout mon cœur, être une rencontre.

Vendredi 28 juillet 1995

Sojac
je ne supporte plus ma maison

 

Longtemps je n’ai pas osé lui parler vraiment sauf à être assez désagréable pour la décourager de m’entendre plus, et aussi longtemps j’ai vécu l’idée de sa peau exactement comme ma notion du froid. Céline m’a rappelé en bout de soirée hier, 22h00, j’étais à la maison. Elle voulait qu’on se réconcilie dans une séance de cinéma partagée et avait pensé à un film dont je n’ai retenu ni le titre, ni le genre, ni la moindre chose qu’elle m’en a dit pour le vanter, parce que je me suis d’abord prévu dans le noir assis à coté d’elle pendant 90 minutes et qu’un verre à la maison m’est apparu plus efficace pour faire la paix. Et j’ai une phobie liée aux lieux clos, qui n’est pas la phobie des lieux clos, une phobie liée à la foule qui n’est pas la phobie de la foule… Disons que je peux être très bizarre quand je suis captif dans un lieu public. Je lui ai proposé de venir à l’apéro et elle a feint de trouver ça commode. Je crois que je lui plais. C’est pour demain, je lui en veux encore beaucoup, je sens que ça va être une soirée bien bien crue.

Mais si ça se trouve à partir de demain on ne va plus se voir qu’en plein jour, et devant témoin. Et peut-être de temps en temps on se dira qu’on a tout le temps pour la nuit. Je le sens comme ça.

A part ça, rien foutu, mais en fait c’est que je peins trop, dès lors la musique tient toute au peu de temps que ça me laisse, à des exercices de guitare et à des chansons murmurées et tordues qui poussent comme elles s’en remettraient aux lois moulougoutes de la botanique. Pas de mot mais c’est peut-être que je me demande de trop pour qui j’écris des chansons. Parce qu’au fond je me parle en français, et ceux qui ne me comprennent pas n’ont rien lu, attendent de vivre en ayant des soucis (les impôts, le buteur du XV national qui ne bute pas, le prix du paquet de pépitos). La chanson estampillée «à texte», c’est Brel, Lam, Sol, Fa, pour être cocu d’infini. Mais c’est vrai, au moins on comprend tout. Ferré, Annegarn, Boggaert, c’est de la musique. Bon d’accord, là je me motive au risque du désobligeant…

Mais tant pis.

J’ai très envie de partir, je ne supporte plus ma maison, mes choses, j’aurais honte de mourir là maintenant d’un coup et de laisser tout ce merdier à mes proches. Et dans ce merdier, quoi ? Pleins de bouts de projets pas finis, des cartons à dessins, un bordel invraisemblable, peut-être une empreinte passagère à une ou deux âmes un peu meubles, et, j’en suis presque sûr, une espèce de silhouette floue avec une odeur de chien. J’imagine les parents qui auront à vider et se répartir mon chez moi après mon départ :
– Heu, quelqu’un veut garder la poupée Barbie habillée en patineuse bulgare des années 70 ?
– Moi je veux bien, mais je ne veux pas abuser, j’ai déjà pris les trois appareils photos qui ne marchent pas.

Je voudrais laisser mes livres à ma nièce et quelques lettres que j’ai reçues à quelqu’un qui comprendrait un peu pourquoi je les ai gardées. Et je voudrais qu’on brule ma guitare sans autre cérémonie.

Mardi 25 juillet 1995

Sojac
la percée crue de ses yeux

 

Enorme et incompréhensible engueulade avec Céline mardi soir. Vraiment dégueulasse. Elle est partie en claquant la porte. Ce n’est plus une déception c’est un petit commerce en charcuterie. Punaise comme c’est moche, cet aplomb qu’on peut avoir dans la fâcherie ; sordide.

Depuis, va solo pépère, deux jours sans oscillation Richterienne que la colère froide, ni herbe ni poil, rien pour frissonner, j’ai pu bosser tranquilou comme un esclave, fait le ménage, la lessive, dormi comme un honnête gens. Bon j’ai un peu envoyé bouler Mao au téléphone, mais c’est pour laisser une fois pour toute la main à ma foi : je crois que Tati Danielle est méchante. Dans la foulée hier j’ai eu une de ces affligeantes « explications » avec Nelly. Je lui ai tout dit, ce n’était pas grand chose, elle a pleuré (j’avais mis trop de moutarde dans ma tarte à la tomate). J’ai failli la consoler de trop, c’est vrai qu’elle est jolie et c’est vrai que je suis en colère. Mais quand, l’étreignant pour étouffer ses couinements et ses hoquets navrants dans le gras de mon sein, j’ai senti mes mains se crisper sur le centimètre de peau de sa hanche livré par un T-shirt trop court, je m’en suis tenu en force à ces tapotements que j’ai pour féliciter mes chiens. J’ai eu chaud. J’ai suffisamment de raisons de désespérer de tout le monde, et aucune envie surtout de diluer d’avantage un deuil à faire, dans la chair et dans l’os, de la chair et des os de quelqu’un qui s’en va vraiment. Et avec un air pincé.

Après l’avoir raccompagnée chez elle, J’ai parlé de mon île natale avec Nénesse (je n’avais jamais « parlé » à Nénesse) parce que ce grand couillon d’ex-légionnaire m’a demandé où j’étais passé la semaine dernière, et que de là il m’a parlé de son rêve de s’y installer plus tard ; et de sa rancune anticipée : « ouais, mais quand tu n’es pas natif de là-bas, tu peux te brosser pour te faire accepter ». Je n’ai trop rien dit, j’ai écouté, et de toute façon pas moyen d’en placer une, ou bien il aurait fallu faire de la parole comme on fait de la fausse monnaie. Je ne me sentais pas, c’est bien assez flou comme ça : moi aussi j’ai envie d’y retourner, de lâcher tout ici ; je vois un boulot de con, un meublé, un quinze mètres à quai et des cours de navigation pour tout loisir. Surtout, par ailleurs les paysages qu’une intimité me rendra intimes à nouveau. Et plus jamais personne pour les troubler.

Je suis resté tard à boire les paroles de Nénesse, misant tout ce que j’avais sur l’alcool qui pardonne d’avance. Barbara qui jusque là avait fait semblant de ne pas me voir, puis de ne pas me connaitre, en était à essayer de me dévorer le foie rien qu’avec les yeux, donc je suis allé me rincer à la plage. Je ne me baigne que la nuit. Je l’ai pour moi tout seul cette petite mer mesquine. Cette année les méduses pimentent de leur risque les baignades en aveugle. Du coup j’ai nagé hyper-vite, mais je redoute surtout la panmixie. En rentrant tout sableux, j’ai pensé enfin calmement à Céline et me suis dit qu’à force de gamberger j’allais finir par croire que j’ai tort d’avoir raison comme ça. Et ça ne m’a pas contrarié.

Après tout la seule exception avérée de Céline, outre sa silhouette éreintante, c’est la percée crue de ses yeux dans sa peau de lait. Je ne vais pas me changer en Marsyas pour si peu. Si ?

Samedi 22 juillet 1995

Sojac
Céline

 

Je ne sais pas au juste quel jour on est, j’ai beaucoup dormi depuis hier mais très peu dans les jours d’avant. Je n’arrive pas à comprendre grand-chose habituellement, mais là c’est pire. Et mieux. Je me suis levé en début d’après-midi et je fais tous les bilans à ma portée, mais le plus conséquent c’est que je devrais vivre torse nu et en caleçon comme là, sauf pour sortir les chiens comme là aussi. Je ne me souviens pas de la dernière fois où j’ai mangé mais ma conscience du non-vitale est plus affutée que jamais, et je renonce à comprendre tout le reste, je m’en fous. Il y a des lustres, quelques mois, j’ai cru donner les plus beaux instants de ma vie à deux solitudes qui se sont étayées l’une l’autre, et puis plus rien ; ensuite au lieu de m’en retrouver ratatiné, recroquevillé comme une fougère non-viable, seul dans mon taudis de livres et de compétences bizarres, je me suis senti de tenter ma  propre solitude comme un voyage. Ca fait des mois et des mois finalement. Et puis ça foire, je foire, je ne sais pas. Je suis toujours en instance, suffisant, perdu d’avance à la cause des vertes vallées de l’idiotie, je scrute mon prochain, non pas pour savoir ce qui se passe à l’intérieur (on n’est pas si exotiques les uns aux autres) mais pour regarder comment ça passe. Assis à la place du mort. J’ai pris mes habitudes comme on met en place les routines sur un bateau : j’assure et raccommode mon gréement et me fous royalement de la météo marine et du vent s’il advient.

Je ressasse en ce moment, je pense que trop de gens me manquent. Il faut que je descende de mon propre singe, gamberger c’est bon quand on a des plans pour se redresser. J’aurais dû être humain, déjà tout debout, mordu à mon espèce définitive, avec un passé sans trait commun avec mon devenir humain ; encore que, la mémoire et son corollaire gâteux, la nostalgie, doivent être le prix fort de la paix. Je n’ai finalement pas tant de regrets que de plaies que je veux laisser ouvertes. J’ai fait ce que j’ai voulu et aux échecs non plus ce n’est pas toujours un avantage d’être au trait. Ma fin de partie ne se profile du moins pas vers un pat.

J’ai vu Céline mercredi soir.

On s’est endormi à 23h00 du matin du lendemain soir, c’est-à-dire qu’on n’a pas dormi, ni elle ni moi, pendant une cinquantaine d’heures, vers la fin on a dévissé dans mon lit deux fois, mais ce n’était pas terrible comme chute dans le vide, parce que fatigués l’un et l’autre (j’imagine que le loup ne s’est pas régalé autant qu’il l’aurait voulu de la chèvre de monsieur Seguin), mais le «pas terrible» était nimbé de tellement de je ne sais quoi au juste… Disons qu’on a parlé, parlé, parlé, et que vers la fin on s’est caressé, caressé, caressé, mais qu’en moyenne on a surtout parlé. Et je précise que j’ai parlé autant qu’elle, comme si je m’étais tu depuis longtemps. C’est-à-dire qu’on s’est donné l’un à l’autre pour en finir et pour aller dormir enfin. Mais même comme ça, mécaniquement comme ça, il reste qu’elle est belle toute nue, incroyablement belle. Je suis dans la merde en fait, je la revois ce soir et je ne sais pas quoi en penser au-delà de la persistance rétinienne, de la persistance olfactive, de la persistance digitale, je n’ai rien retenu que l’impression de ses lèvres. De toutes ses lèvres, et elle en a plein.

Et pire : je suis à des années-lumière d’imaginer tout ce que Citroën peut faire pour moi.

Mercredi 19 juillet 1995

Sojac
Nelly, ce microclimat.

 

Je suis rentré lundi à l’aube, par le premier bac, retrouvailles exténuantes avec les chiens zinzins ; retrouvailles plus posées avec ma grand-mère : quand j’arrive elle dort devant la télé à plein volume. Je ne la réveille pas, je m’assoie à coté d’elle et lui rabaisse sa jupe qui a dû remonter à proportion de ce qu’elle s’est affaissée dans un sommeil bouche ouverte. Elle dort encore quand je pars, je lui ai laissé un mot sur les genoux, «il y a de la choucroute pour deux dans ton frigo, tu manges tout c’est un ordre. Oui, c’est moi qui t’ai mis le réveil à sonner. A demain», puis je suis revenu tenter de passer inaperçu dans mon existence propre. Mais c’est raté. Nelly m’attendait sur mon paillasson.

Le bon vent qui l’amène, c’est celui qui rabat tout le monde sur moi, il faut qu’elle me parle – j’en ai marre qu’on me parle, de servir sempiternellement à ça, mais pour elle je peux faire bonne figure, elle ne m’a jamais jusqu’ici enseveli de son discours du je sur le moi, attendu déjà qu’elle n’est pas vraiment au fait de telle distinction. Et puis effectivement elle n’a qu’une chose à dire : elle couche avec Mao depuis une semaine. De ce qu’elle m’en dit, l’autre grand enfoiré lui a brutalement déclaré l’aimer brutalement, puis ça a été réciproque au bout de deux jours, le temps d’arriver à croire que quelqu’un (à fortiori un quelqu’un comme Mao) puisse l’aimer brutalement. Mais elle s’y est faite, et bien faite, et est devenue une exception, un microclimat : le bonheur. Pendant que je l’écoute je ne peux pas m’empêcher de penser que cette fille a fait un stage en mjc pour apprendre à photographier des fleurs. C’est un hobby qui me laisse sans voix mais sans jugement d’abord, et il se trouve qu’elle y excelle, à faire des photos sans intérêt mais nettes et précises dans la dizaine de conditions d’éclairage et d’accès qu’elle a apprises à devoir attendre de dame nature. J’ai appris quant à moi  à la voir prendre son temps, déplier avant toute chose les petits papiers où elle a noté avec son français d’à la ouaneugaine chacun des gestes à faire comme des enchaînements numérotés d’ordres à se rendre intimes en force, contrôler chacun de ses verbes en le conjuguant à la première personne du singulier à haute voix, régler sa respiration de manière à l’arrêter dans une apnée souple aux moments de shooter, et peut-être même de manière à penser à la reprendre juste après pour ne pas mourir pour un art aussi ras des pâquerettes.

J’ai envie de casser la gueule à Mao. Quand on est lui c’est dégueulasse d’être aussi ce con là. Bien sûr elle est jolie Nelly, mais là c’est un abus de faiblesse. Mao c’est une « tronche » qui mérite la stature qui la véhicule, des traits comme une terre craquelée une fois pour toute dans laquelle les yeux noirs ont l’air d’avoir été deux bondes qui auraient tiré à elles toute la langueur possible. Des rides, peu mais nettes et épaisses, inexpressives tellement elles sont figées sur l’expression d’une sorte d’impatience calme (la soif ?), un front bombé et gigantesque même à l’échelle et qui grappille plus que son dû sur une chevelure noire jetée plus que tirée en arrière ; il sent le sud, le vrai, le bord de l’eau d’une petite mer traîtresse. Cocteau disait que « la beauté agit même sur ceux qui ne la constatent pas », il est de la beauté de ce gars là ce qu’il en est de celle de certains paysages rosses, il faut s’amadouer les détails revêches et secs et souhaiter souvent être désarçonnée. C’est une beauté qui se pose secrètement et maintient à distance comme une timidité. Depuis que je le connais ce type là attire qui il veut dans son lit , et voilà que pour tirer sa crampe il se met à hauteur de déclarer une flamme dont il n’a pas la première étincelle à cette pauvresse de Nelly, dont l’âme est comme privée de lumière depuis toujours, dont le QI est à peine supérieur à celui d’une bicyclette, et dont surtout le cœur est un maquis très sec. Il va la dévaster et c’est moi qui vais devoir la ramasser, je sers à ça. Quel enfoiré.

En fait je me rends compte aussi que je suis d’une insensibilité sans nom à l’endroit des beautés et des joies brutales de ce monde, et dans cette insensibilité là, les femmes n’ont pas de traitement à part. Je m’en fous, point. Dans le cambouis de ma sentimentalité, j’ai peu d’espace pour vivre dans ma tête – je dis oui souvent, mais je dois être le seul homme qui couche beaucoup qui peut vivre des années de rang en constatant qu’il n’a pas de libido du tout. Quand le printemps arrive, je vois les quelques hommes de mon entourage baisser d’un cran leur regard et changer leur attention en effluve : le désir. Moi non. Il y a eu peu de femmes qui m’ont tourné le sang et m’ont fait monter, comme de la sève, une sorte d’acné comportementale, peu pour me peupler de chuchotements violemment mélancoliques au point de m’embusquer sur tous les chemins où la probabilité de les croiser excède les 0,2%. D’accord, il y a Céline, et ça m’énerve assez. D’ailleurs je l’ai appelée, les petites sœurs sont en vacance à la montagne.

Elle vient dîner demain soir.

Dimanche 16 juillet 1995

Sojac
Je me penche vers le hublot

 

Je crains qu’il ne me faille avancer mon retour, la famille m’a retrouvé ; c’était à prévoir c’est petit ici, et on peut à la fois être rien dans le vaste monde, et quelqu’un par le nom seul sur une île d’une grosse poignée d’hectares, parmi 7000 habitants en comptant bien tout, un village-préfecture et une vingtaine de hameaux. Il y a assez de vieux qui m’ont dit bonjour dans la seule rue fréquentable, pour que je ne sois pas surpris que l’oncle Diego ait donné signe de vie. Enfin, les choses se passent bizarrement ici, il m’a été suggéré de lui donner, moi, signe de vie. Sous peine d’affront. Ce midi par exception j’ai mangé au restaurant de l’hôtel, parce que ce matin j’ai vu les cuistots réceptionner des caisses et des caisses d’oursins. C’est tellement bon les oursins. A la fin du repas, le patron lui-même est venu m’apporter le café et a posé sur la table une bouteille, un truc du maquis, sans nom propre, de l’artisanat local : à coup sûr un alcool de baies sauvages. «De la part de votre oncle» a-t-il dit, je vous laisse la bouteille elle est toute à vous. Je l’ai ouverte, et rien qu’en la reniflant au goulot, j’ai senti que faisais l’économie d’une séance chez l’esthéticienne : épilation, points noirs, peeling et ça doit même enlever le vernis des ongles. Il faut que je rentre.

En plus j’ai eu un message-texte de Nelly, je lui manque, c’est dit. Bon Nelly ça ne compte pas, mais quand même. Nelly, elle est cosmique en fait : jolie fille, mon âge, pré-ado au plan vestimentaire, elle a des bottes de guerrière galactique, de grandes couettes, un maquillage de poupée en porcelaine. Et un quotient intellectuel avoisinant les 37,5. Elle le sait, est la première à le constater, buttant sans cesse sur la facilité de son prochain à se défaire des problèmes faciles quand elle, elle doit souvent s’y reprendre à deux fois ; et souvent en vain. Elle est vraiment étonnante. Dans la petite bande, on a tous dix mille exemples de l’ingénuité abyssale de ses questions, et l’incongruité des points de vue qui lui sortent malgré elle de la bouche – parce qu’elle regrette toujours d’avoir parler, elle se cloue le bec probablement autant qu’on a dû lui clouer, mais rien à faire : ses neurones sont hébergés dans sa langue, sinon c’est qu’elle a une de ses dix sentences toutes faites qui est poussée hors de son crâne comme un coucou d’un petit chalet. On sort un peu ensemble, souvent même, les soirées à re-motiver le réel dans le sens de la confiance barbapapesque ont un charme irremplaçable ; et puis j’adore vraiment cette fille. Tout le monde devrait l’adorer, mais l’idiotie est sous-cotée, surcotée plutôt dans ce qu’on se permet ordinairement de mépriser. Alors qu’elle a un parcours qui force le respect et qu’elle ne doit qu’au jardin négligé de son âme. Repérée comme « cas » dès la petite maternelle, sa scolarité faillit être une courte glissade du tronc commun, des classes adaptées, à toute une année qu’elle passa dans un institut médico-éducatif où elle n’avait pas sa place non plus. Retour au tronc commun où elle redoubla, tripla, parce que finalement ça convenait à tout le monde. A 16 ans, on lui donna cinq jours, un coach, les plans et les outils pour usiner un peu et assembler les treize pièces  d’un avion en bois, à la fin de la situer face au monde du travail. On la diplôma « apte » et elle posa son avion tout tordu sur l’étagère où elle commençait déjà à accumuler ses coupes. Parce que cependant elle brillait, et brille encore en division 2 comme gardienne de handball – très joli sport au demeurant mais où son rôle à elle est d’interposer n’importe quelle partie de son corps entre une petite cage et un ballon en cuir lancé à 2000 à l’heure. Elle est suprêmement bonne et a laissé passer une carrière en Allemagne, parce qu’elle avait déjà peur de parler français… Alors Allemand ; et parce qu’elle est fidèle en tout. Et donc à son club, au groupe de filles dont elle est la capitaine, la mascotte, la vedette. Et pour être souvent dans les tribunes quand elle joue à domicile, je peux dire que c’est son nom qu’on scande – bon surtout quand elle s’est prise un boulet de canon dans la figure. Voila, elle me manque aussi.

Surtout, j’ai rêvé de Céline cette nuit. Enfin elle était dans mon rêve comme le témoin gênant : moi, en lecteur difficile. Visiblement on était ensemble dans ce rêve, amant j’entends, on avait pris un avion affrété pour nous, toute la chouette bande d’inconnus qui étaient nos amis en la circonstance et nous ; enfin moi ; elle, elle est dans la masse et la seule à ne pas rire et faire fructifier la liesse. Ca sent le kérosène, elle est assise à quelques rangées derrière moi, avec ce silence et cette distinction que je reconnais comme désapprobation. L’avion décolle, la liesse devient un grand cri continu comme une poussée de sève. Je n’arrive pas à me déconcentrer de son regard que je sais posé sur ma nuque, j’essaye de me rappeler où nous allons mais je ne le sais pas, alors je tente de l’imaginer et rien ne me vient. Je fais en sorte d’avoir au moins un geste maîtrisé et je me penche vers le hublot pour regarder la terre. Ce n’est pas L’archipel, c’est mon paysage intérieur, une sorte d’Hiroshima avec une herbe folle qui a repoussé follement, du vent et des grandes flaques d’eau claire. C’est assez beau pour me reprendre. Jusqu’à ce que je me rende compte que l’avion ne s’éloigne pas de ce sol là, qu’il y décrit des cercles anormalement rapides. L’avion est attaché à la terre par un câble que je découvre soudain : nous ne voyageons pas, nous tournons en rond.

C’est dit, je pars ce soir, je veux en avoir le cœur net.