Archives pour la catégorie La part de la ferveur

Avoir part

Avoir part

C’est à s’enfoncer tous les matins sans recours
dans les bouchons de l’axe Nord-Sud, vers le pont
Pasteur, ou les accès au tunnel et à Lyon
centre, c’est à savoir qu’on en a au moins pour

une demi-heure pour les deux kilomètres
restant jusqu’au bas de la montée vers Caluire
et sa libération mesquine – à faire hennir
tous les chevaux de la troisième et à repaître

l’ami Habib en boucan tremblé – c’est à tendre
à se tailler des trémies dans la masse même
minéralogique, et l’enjamber ou la fendre

par le milieu, et, las, c’est à n’en pouvoir mais
qu’on sauverait le monde du seul anathème
pour y avoir part autant. Et s’il avançait.

 

S’ouvre

S’ouvre

De retour de Dommartin, un dimanche soir
Où j’étais d’astreinte – j’en avais sué sang
Et eau au fond du drain de l’A6 qui répand
De la bagnole dans Lyon comme un entonnoir

Inversé – d’ailleurs à la sortie du tunnel,
On dirait la ponte massive d’un insecte –
Ses oeufs préoccupés, ou du moins qui affectent
Cette allure à être d’une pluie torrentielle

D’univocité et qui est d’avant-hier.
Le mien pourtant se fissure et s’ouvre d’un coup
Au beau milieu du pont Galiéni et libère

Le regard du mort : putain, putain que c’est beau !
La terre,  l’eau, le ciel sont léchés par en dessous
Par un démiurge qui s’est fait les yeux d’un chiot.

 

Comme un plongeoir

Comme un plongeoir

Debout sur le hayon, lequel est descendu
comme un plongeoir parce que c’est le meilleur point
de vue dans le trou noir de l’allée, ou du moins
sur la fente de lumière où il est prévu

qu’apparaisse, avec la cage de l’ascenseur,
la belle Halila – perché là, et sautillant
parce que Brrr et parce qu’un brin impatient,
j’attends surtout le nuage de son odeur :

quelque chose d’ondulant come est le soleil
passé par le vent et les poussières d’épice,
comme est le ciel dans une flaque d’eau trop lisse,

et comme elle est elle-même, jolie pépée
flasque, chiffonnée dedans, le corps étalé
dans un moule d’air avec la bouche à Popeye.

 

Au dépôt

 

Au dépôt

Le bon moment du dépôt, c’est l’entre midi
et trois, quand quasi tous les chauffeurs sont sortis
et que le soleil a trouvé parmi les tôles
du toit, les plexis dégueulasses et s’y enrôle

en bâtisseur de tours en poussière ondulée.
Ça sent le diesel un peu, ou l’huile mêlée
aux odeurs du sale universel et du vieux
fond de plastique et de mousse écrasée – un feu

ferait une fumée noire et vitrifierait
sans doute l’envie de s’adosser à un mur :
des camions blancs numérotés et la morsure,

qui rend du jus à leur usage, d’un regret :
ce que cette vie là doit aux choses, et ne tient
que d’elles de n’avoir su qu’échapper à rien.

En avance

 

En avance

J’aime arriver tôt à l’I.M.E..  Un quart d’heure
d’avance et le temps d’une clop aller flâner
près des fenêtres. Mes beaux enfants sont mélangés
par classes d’âge avec ceux des autres chauffeurs :

les grands d’abord, qu’on habille pour la route :
M. engoncée dans sa pelure plastique
insuffisante, le grand Crak qui mastique
de l’air dans sa salive – et on dirait qu’il broute –

Parfois les deux ronds de flan de la Mamazelle,
qui m’ignore ostensiblement, tant mes clins d’œil
que mes effets de mains déjà tendues vers elle.

En longeant le dortoir des internes, on entend
aussi les plus bruyants des petits, qui accueillent
leurs camions, qui traversent la cour, en crissant.

Terre

 

Terre

Pendant que le tain coule, et sûrement ses jours
Sans reliefs avec lui en sus, et pendant qu’on
Ne s’y est pas noyé en se jetant du pont
D’un soupir, les deux lèvres retroussées autour

De l’ennui, on fait de la patience une vie.
Le jeu c’est de tâcher de lire au dos des cartes,
De ré-abuser l’air sans qu’il ne se départe
De la faveur de peser sans donner d’appui

Parce qu’on n’est jamais si heureusement traître
Qu’à soi-même quand on l’est pour ne pas paraître,
Et s’en tenir à cela. L’attente est la terre

Epaisse qu’on voudrait sur son ventre pour peu
Qu’on s’éternise à se préparer des adieux
Honorables. C’est le ciel qui aspire la mer.

 

Jusqu’ici passant

 

Jusqu’ici passant

Et bien sûr je sortirai de ce brouhaha
comme j’y suis entré, mégarde se faisant
nécessité, mais cette fois – n’en suis pas là
bien sûr, mais m’approche : car jusqu’ici passant

toute ma vie à m’en aller – mais cette fois,
dans les pshitts et les bzz, les vérins du haillon
qui remonte, et rideau : au revoir mes guingois
jolis, ou adieu. Car dans les milles millions

de vies qui m’attendent, peut-être en choisirai-je
une qui vous oubliera, par le privilège
des averses dont je me ferai un sillage

inodore et lavé. Et vous, vous resterez
dans ce petit mouillage où vous êtes croisés,
jamais croisant la mer qu’à vos propres rivages.

Ailleurs

Ailleurs

Il arrive cependant qu’on m’envoie ailleurs
parer à l’absence ou les oublis d’un chauffeur
et tourner à sa place l’anti-manivelle
de route qui dévide du gosse à la pelle

et en flanque encore quelques-uns à l’arrière
de mon camion. Les passants en gardes-barrière
de leur propre trafic à soucis font partout
un cordon sanitaire au miroir assez flou

de notre traversée des globes. Les enfants
du jour s’en remettent au protocole autant
que les miens : les éruptions de ces décorums

sont portions d’une tectonique de barnum
dont je serais un Monsieur Loyal cafardeux.
Mes petits me manquent et ça tare l’air un peu.

Au sillage des camions poubelles

 

Au sillage des camions poubelles

Astreint quelque fois au sillage clignotant
Des camions poubelles, obligé au pas derrière,
J’en profite pour faire bruire la lumière
Dans mon trousseau de clés et dans un mouvement

Pendulaire. La P’tite fille, dix ans, peut-être
Douze, assise à ma droite, s’éberlue encore
Plus que d’ordinaire – elle louche un peu et sort
Sa langue – et les han han qu’elle continue d’émettre

Sont un peu plus le signe, ou un peu moins l’élan,
De sa tendance à buter ses sens en avant,
Avec son torse pour s’assurer un couloir

Familier, une voûte pour tenir l’entour
A distance et son monde en dedans… Mais toujours
Ses yeux qui rendent ombre et lueur aux gyrophares.

Devant chez M.

Devant chez M.

La pleine’ lune accroche comme un lampadaire’ de plus
au parking devant chez M. – c’est toujours elle
que j’attends perdu au pince’ fesse habituel
des mondanités de l’anxiété, au rictus

attenant qui anticipe probablement
ce que j’espère au fond : cette grimace dure
qui tire’ les commissures de tout et rature
son visage plus qu’elle’ ne le barre vraiment ;

et qui est son sourire, à elle – encore’ qu’il vaut
quasi un concours de circonstance, la photo-
-finish d’une géologie ultra rapide

où les humeurs se règlent’ sur la ligne. La voilà,
avec son grand bavoir blanc, et ses petits bras
tordus. Elle a sa figure emballée sous vide.