Mercredi 9 août 1995

Sojac
Dada à la librairie du Palais.

 

Ce matin je n’ai pas réussi à me lever, ça ne m’étais pas arrivé depuis lurette. Du coup le moment que j’aurais eu rien qu’à moi dans la journée est passé à la trappe, et je me suis dédié à ma grimace sociale et aux fausses urgences qu’elle induit en m’insultant à l’intérieur. J’ai peur que nous soyons comptables toute notre vie d’avoir été seulement perçu, fusse par des gens sensibles et intelligents. Mais il faut bien se couper en deux sans crier.

Depuis que je bois moins, j’ai repris l’habitude de me lever bien avant l’aube même si je m’y trouve souvent déjà trop affairé quand je pourrais en endurer le très peu de ses révélations ; mais au moins je m’octroie sur son dos un peu du fugace : la sensation de rechampir par infusion d’une nuit de près d’une année. Et de la lumière dure, des envies ; j’ai engrangé mes grilles d’accords sur un cahier neuf, quelques notes, et je m’exerce à des lignes de basse trapues et souples pour les enregistrer le moins mal possible, c’est assez pour faire tourner, avec ma guitare en accords plaqués sur le ventre, les esquisses laissées en friche depuis la dernière fois où il a fait jour. Il y a deux trois pousses depuis une dizaine de jours qui mériteraient de se prendre une poussée laborieuse de sève et de polliniser fofollement quelques chansons tordues. Je m’y colle, parce que je sais qu’il faut que je retrouve les phéromones que j’avais déposées naguère. Quand le jour se lève je sors à la fraiche avec les chiens. La ville dort encore et se refait des racines dans mes parcours, je flâne avec un bloc canson, un thermos, de la caféine en perfusion, les chiens à la traîne et un cigarillo bon marché qui s’éteint toutes les trois taffs. En somme l’atelier flotte à nouveau, avec la vie qu’il invoque, ma soumission aux chuchotements du papier, et l’espoir de savoir encore m’en remettre à la lumière.

Ce matin j’étais dehors à l’heure où les gens vont travailler et compliquent tout. Parce qu’hier en fin d’après-midi j’ai croisé Dada à la librairie du Palais. C’est bien pour ça seulement une petite capitale, mais il faut qu’elle soit petite comme une grande famille, il faut limite que ce soit ici : dans la foule que tu croises tous les jours et que tu salues, il y a presque nécessairement quelqu’un qu’il faut que tu croises quand tu es tout à croiser quelqu’un. Dada va bien, ne m’en veut pas, a eu ces derniers temps autant besoin d’air que moi. Mais là, elle était contente de me voir. On est allé manger des japonaiseries qu’on choisissait quand elles nous passaient devant sur un tapis roulant. C’était moyennement bon, mais le blanc fit monter la note de verres en verres et j’ai pu entendre ses tourments secrets : elle a rencontré quelqu’un.

Elle a beaucoup parlé, je l’ai beaucoup écoutée. Du coup j’ai beaucoup beaucoup bu. Je me suis rendu compte en titubant ensuite jusqu’à ma maison, que je bois essentiellement pour me re-simplifier les choses. Parce que je ne sais pas m’en remettre, simplement et d’emblée, au fait de penser à Céline toutes les cinq minutes, d’avoir envie de ses yeux, de regretter de n’avoir été qu’à moitié présent en face d’elle, et d’espérer la revoir. Je ne sais pas faire ça, sinon à mes dépens. Du coup je me dis qu’un retour au pays serait une bonne idée, un auto-kidnapping, pour compter sur le temps, la distance, le désert de là-bas… Jouer contre mon inaltérable jeunesse. Et surtout n’avoir que ceci contre cela.

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