Dimanche 6 aout 1995

Sojac
Nelly est passée.

 

 

Les petites sœurs sont rentrées samedi finalement et j’ai dû partir à l’aube avant leur arrivée de manière à demeurer officieux – enfin officiellement pas quelque gars qui dormirait, fut-ce une fois, avec Céline. C’est important de préserver les apparences quand on a que ça. En arrivant à la maison, j’ai décidé que je serai productif, même quand Nelly est passée à midi gouter mon vin blanc pour être sûre. On s’est mis une demie-murge très fraternelle, cette fille me touche beaucoup avec sa vue par en dessous ; elle est repartie bosser en titubant à peine plus que quand elle est arrivée. Je suis retourné faire peintre, ce qui a été un peu moins doux et surtout beaucoup moins logique. Et moins bien.

Début de soirée ensuite chez Mouche qui galère pour obtenir des photos acceptables de ses «écorchures» pour son catalogue raisonné. La peau perd l’œil autant qu’elle justifie les doigts, les griffes et le museau, on a cherché des stratégies comme des souvenirs en chipotant un blanc pas bon, pour espérer la contagion érotique de l’ivresse, mais on n’a pas eu le temps de l’espérer assez, il a fallu qu’on aille à un vernissage dont son statut de plasticienne qui compte lui faisait obligation. C’était chiant : un instit’ à la retraite auto-réputé intello subversif se faisait une deuxième vie sur le dos de l’art brut ; sauf que de brut ça n’avait que le projet, et que le rendement était seulement relâché comme un yoga malade, maladroit et moche, un collier de nouilles sans amour. Avec ça il a fallu qu’on se fade le discours du gars qui avait l’air éperdu d’amour pour Mouche, mais se la jouait goguenard et s’était bricolé pour l’occasion une bonne tête de cosmogoniste «rictusée» pour respirer dans l’ombre – décidément je n’aime pas les gens pittoresques ; l’idiotie ça ne se plaide pas (ce n’est pas un droit, c’est une catégorie existentielle), on a eu un mal fou à le décramponner, il a fallu tous nos efforts conjugués de mal-amabilité.

Ensuite on est allé s’ennuyer dans un bistrot ; je ne bois plus assez donc elle a trouvé ça moins drôle, mais bon je ne peux pas lui reprocher d’avoir pris mon ennui de haut. Le sien compte plus et sa joie est un dû. Quant à moi il faut absolument que je fasse ermite maintenant.

Ce n’est qu’en rentrant à la maison, anormalement clair pour l’heure, que j’ai pu penser à Céline. Plus durement d’un coup parce qu’être idiot ça ne nourrit que le ventre et qu’il se trouve que je suis aussi la cohésion d’une petite masse de bas-organes et de prétentions à l’élévation. Et j’ai été d’accord avec ce que j’avais pensé (senti) la veille : quand une vérité est désagréable, il n’y a pas une seule bonne manière de la dire. Par contre il y a une bonne manière de l’entendre : la gratitude. Je pense que j’ai été un bon moment à vivre en arrière-plan, un genre d’amoureux transit de garde. Je l’ai écouté, je n’ai pas fini une seule de ses phrases quand elle les a arrêtées en route pour ne pas être trop méchante. En deux jours il n’y a eu qu’une heure où je n’ai pas été d’accord, une heure en plein de petits bouts de minutes dispersées, mais en tout un heure où je me suis livré à quelque chose de lancinant qui dit que je ne suis pas adéquat parce que je ne suis ni désirable ni drôle, et que ce n’est sûrement pas tout parce qu’elle ne finit pas toutes ses phrases. En me couchant, j’ai estimé que cette heure là à partir de maintenant était vouée à se rabougrir sur du rien, comme un ballon gonflable, et puis que ça va aller, parce que je suis sûr que Céline est une chouette petite camarade.

Tout scintille encore pourtant, on dirait une rosée de lumière sur un matin inépuisable – mais je me souviens de Niels Bohr, et «la clarté est difficile, surtout en ce qui concerne la lumière». Au reste je trouve qu’il y a déjà bien assez de lanternes qui sentent vachement le pipi. C’est peu à guérir l’illusion. Je ne suis pas sûr qu’il me soit nécessaire de refaire tête baissée et très vite l’apprentissage du désenchantement, comme une solidarité rapide à ce que je sais déjà de moi ; des pré-sentiments à l’envi.

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