Lundi 31 juillet 1995

Sojac
Elle m’a demandé

 

Journée d’hier dédiée au vide, un hymne au glandage, un monument au stand-by. Céline devait partir aujourd’hui, et hier ça m’a fait bizarre de là à là, une espèce de pointillé qui anticipait une coupe longitudinale – mais les noix souffrent-elles ? On devait aller dîner dans un restau très smooth du centre-ville où nous aurions pu nous déclarer amoureux pour des lustres et où surtout ils servent un crumble au beurre demi-sel et au sucre dont la seule évocation devait m’inciter à prévoir un slip de rechange et une boite de kleenex. On s’est d’abord posé chez Nénesse par fierté : se faire un désœuvrement honorable – et on a célébré le Kir à la crème de violette, c’est désuet et romantique, l’impression de se murger la tronche avec des bonbons de mémère. On s’est légèrement voûté sur ce plaisir ténu et on a titubé par solidarité. Mais nous aurions vomi, voire même joué au bridge, s’il l’avait fallu. Le restau ça a été une bonne grosse prise de gueule pas classe du tout, moche même, qui s’est poursuivie dans la rue où ma batteuse adorée s’est pris une pelle d’anthologie. C’est beau comme tout : la grâce à l’épreuve de la pesanteur. Je l’ai aidée à se relever sans lui marcher sur les mains – le métier commence à rentrer.

Ensuite il y a eu la nuit. Des chuchotements. Et puis ce matin elle est partie et je me sens… Je ne sais comment dire. Sur le pas de la porte on n’a rejoué aucune scène, on s’est juste dit au revoir et ça a fait un grand trou.

Je pense que je lui ai laissé une impression mitigée d’un cerveau qui fonctionne sans laisser côtoyer  l’esprit. A vrai dire on dort peu, du coup j’étais fatigué, et même dans une coquille de fatigue, en sorte qu’il eut fallu trouver un levier pour m’ouvrir, levier que n’a même pas fourni l’évocation de nos sentiments, quand un silence possible nous y a mené. Je sais qu’elle m’aime beaucoup, qu’elle est un peu dingue, les deux se voient, et ça ne me fait qu’une seule inquiétude. Elle m’a demandé de lui jouer et de lui chanter mes dernières ébauches de chansons. J’ai à peine pu tellement je suis intimidé. C’est une vraie musicienne, c’est une intelligence qui vous rend difficile à vous-même… Et puis il y a ses nichons. Je passe des moments merveilleux rien qu’avec ça, et je me rends compte que le merveilleux est difficile pour un tocard comme moi. J’ai joué et chanté comme j’ai pu, elle aime bien mais elle laisse entendre que je peux faire mieux et je suis d’accord. Mais j’ai une excuse, le groupe est en train de splitter. Je ne veux plus voir Mao, Dada ne voudra ne voudra sûrement plus me voir. Reste Pétrus… Mais Pétrus est une part des deux autres.

En vérité je n’ai plus envie, en vérité je m’en fous un peu de mes chansons à la noix. Je crois qu’un des trucs qui suscitent les vocations têtues c’est la perspective de laisser une empreinte à de parfaits inconnus. Je voue bien une vénération très sûre d’elle-même à Robert Wyatt, juste parce que certaines de ses musiques sont des moments à moi. Mais bon, le nombre de gens plus grand que moi qui m’ont accompagné, est seulement égal au nombre de saints urbains que j’ai eu la chance de rencontrer. J’ai l’admiration facile, un grand sac lâche où visiblement plein de gens peuvent rentrer. De Dostoievski à Napoléon Murphy Brock, en passant par la génération d’inventeurs industriels juste avant celle qui s’est perdu irrémédiablement en appliquant le concept d’ouverture facile, aux paquets de café moulu. Avant au moins il n’y avait pas d’équivoque possible le matin en se levant : il fallait des ciseaux, point barre. Pour en revenir à mes saints urbains, les gens que tu croises et que tu aimes subitement puis qui s’en vont, je crois qu’on est tous un peu la rencontre de quelqu’un aussi. Parce qu’on a fait le café au bon moment, ou juste pour avoir été là couché sur la moquette pendant une traversée de nuit en bateau. C’est quoi ce besoin d’exister plus que ça ?

Ces jours j’espère juste, mais de tout mon cœur, être une rencontre.

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