Vendredi 28 juillet 1995

Sojac
je ne supporte plus ma maison

 

Longtemps je n’ai pas osé lui parler vraiment sauf à être assez désagréable pour la décourager de m’entendre plus, et aussi longtemps j’ai vécu l’idée de sa peau exactement comme ma notion du froid. Céline m’a rappelé en bout de soirée hier, 22h00, j’étais à la maison. Elle voulait qu’on se réconcilie dans une séance de cinéma partagée et avait pensé à un film dont je n’ai retenu ni le titre, ni le genre, ni la moindre chose qu’elle m’en a dit pour le vanter, parce que je me suis d’abord prévu dans le noir assis à coté d’elle pendant 90 minutes et qu’un verre à la maison m’est apparu plus efficace pour faire la paix. Et j’ai une phobie liée aux lieux clos, qui n’est pas la phobie des lieux clos, une phobie liée à la foule qui n’est pas la phobie de la foule… Disons que je peux être très bizarre quand je suis captif dans un lieu public. Je lui ai proposé de venir à l’apéro et elle a feint de trouver ça commode. Je crois que je lui plais. C’est pour demain, je lui en veux encore beaucoup, je sens que ça va être une soirée bien bien crue.

Mais si ça se trouve à partir de demain on ne va plus se voir qu’en plein jour, et devant témoin. Et peut-être de temps en temps on se dira qu’on a tout le temps pour la nuit. Je le sens comme ça.

A part ça, rien foutu, mais en fait c’est que je peins trop, dès lors la musique tient toute au peu de temps que ça me laisse, à des exercices de guitare et à des chansons murmurées et tordues qui poussent comme elles s’en remettraient aux lois moulougoutes de la botanique. Pas de mot mais c’est peut-être que je me demande de trop pour qui j’écris des chansons. Parce qu’au fond je me parle en français, et ceux qui ne me comprennent pas n’ont rien lu, attendent de vivre en ayant des soucis (les impôts, le buteur du XV national qui ne bute pas, le prix du paquet de pépitos). La chanson estampillée «à texte», c’est Brel, Lam, Sol, Fa, pour être cocu d’infini. Mais c’est vrai, au moins on comprend tout. Ferré, Annegarn, Boggaert, c’est de la musique. Bon d’accord, là je me motive au risque du désobligeant…

Mais tant pis.

J’ai très envie de partir, je ne supporte plus ma maison, mes choses, j’aurais honte de mourir là maintenant d’un coup et de laisser tout ce merdier à mes proches. Et dans ce merdier, quoi ? Pleins de bouts de projets pas finis, des cartons à dessins, un bordel invraisemblable, peut-être une empreinte passagère à une ou deux âmes un peu meubles, et, j’en suis presque sûr, une espèce de silhouette floue avec une odeur de chien. J’imagine les parents qui auront à vider et se répartir mon chez moi après mon départ :
– Heu, quelqu’un veut garder la poupée Barbie habillée en patineuse bulgare des années 70 ?
– Moi je veux bien, mais je ne veux pas abuser, j’ai déjà pris les trois appareils photos qui ne marchent pas.

Je voudrais laisser mes livres à ma nièce et quelques lettres que j’ai reçues à quelqu’un qui comprendrait un peu pourquoi je les ai gardées. Et je voudrais qu’on brule ma guitare sans autre cérémonie.

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