Mardi 25 juillet 1995

Sojac
la percée crue de ses yeux

 

Enorme et incompréhensible engueulade avec Céline mardi soir. Vraiment dégueulasse. Elle est partie en claquant la porte. Ce n’est plus une déception c’est un petit commerce en charcuterie. Punaise comme c’est moche, cet aplomb qu’on peut avoir dans la fâcherie ; sordide.

Depuis, va solo pépère, deux jours sans oscillation Richterienne que la colère froide, ni herbe ni poil, rien pour frissonner, j’ai pu bosser tranquilou comme un esclave, fait le ménage, la lessive, dormi comme un honnête gens. Bon j’ai un peu envoyé bouler Mao au téléphone, mais c’est pour laisser une fois pour toute la main à ma foi : je crois que Tati Danielle est méchante. Dans la foulée hier j’ai eu une de ces affligeantes « explications » avec Nelly. Je lui ai tout dit, ce n’était pas grand chose, elle a pleuré (j’avais mis trop de moutarde dans ma tarte à la tomate). J’ai failli la consoler de trop, c’est vrai qu’elle est jolie et c’est vrai que je suis en colère. Mais quand, l’étreignant pour étouffer ses couinements et ses hoquets navrants dans le gras de mon sein, j’ai senti mes mains se crisper sur le centimètre de peau de sa hanche livré par un T-shirt trop court, je m’en suis tenu en force à ces tapotements que j’ai pour féliciter mes chiens. J’ai eu chaud. J’ai suffisamment de raisons de désespérer de tout le monde, et aucune envie surtout de diluer d’avantage un deuil à faire, dans la chair et dans l’os, de la chair et des os de quelqu’un qui s’en va vraiment. Et avec un air pincé.

Après l’avoir raccompagnée chez elle, J’ai parlé de mon île natale avec Nénesse (je n’avais jamais « parlé » à Nénesse) parce que ce grand couillon d’ex-légionnaire m’a demandé où j’étais passé la semaine dernière, et que de là il m’a parlé de son rêve de s’y installer plus tard ; et de sa rancune anticipée : « ouais, mais quand tu n’es pas natif de là-bas, tu peux te brosser pour te faire accepter ». Je n’ai trop rien dit, j’ai écouté, et de toute façon pas moyen d’en placer une, ou bien il aurait fallu faire de la parole comme on fait de la fausse monnaie. Je ne me sentais pas, c’est bien assez flou comme ça : moi aussi j’ai envie d’y retourner, de lâcher tout ici ; je vois un boulot de con, un meublé, un quinze mètres à quai et des cours de navigation pour tout loisir. Surtout, par ailleurs les paysages qu’une intimité me rendra intimes à nouveau. Et plus jamais personne pour les troubler.

Je suis resté tard à boire les paroles de Nénesse, misant tout ce que j’avais sur l’alcool qui pardonne d’avance. Barbara qui jusque là avait fait semblant de ne pas me voir, puis de ne pas me connaitre, en était à essayer de me dévorer le foie rien qu’avec les yeux, donc je suis allé me rincer à la plage. Je ne me baigne que la nuit. Je l’ai pour moi tout seul cette petite mer mesquine. Cette année les méduses pimentent de leur risque les baignades en aveugle. Du coup j’ai nagé hyper-vite, mais je redoute surtout la panmixie. En rentrant tout sableux, j’ai pensé enfin calmement à Céline et me suis dit qu’à force de gamberger j’allais finir par croire que j’ai tort d’avoir raison comme ça. Et ça ne m’a pas contrarié.

Après tout la seule exception avérée de Céline, outre sa silhouette éreintante, c’est la percée crue de ses yeux dans sa peau de lait. Je ne vais pas me changer en Marsyas pour si peu. Si ?

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