Samedi 22 juillet 1995

Sojac
Céline

 

Je ne sais pas au juste quel jour on est, j’ai beaucoup dormi depuis hier mais très peu dans les jours d’avant. Je n’arrive pas à comprendre grand-chose habituellement, mais là c’est pire. Et mieux. Je me suis levé en début d’après-midi et je fais tous les bilans à ma portée, mais le plus conséquent c’est que je devrais vivre torse nu et en caleçon comme là, sauf pour sortir les chiens comme là aussi. Je ne me souviens pas de la dernière fois où j’ai mangé mais ma conscience du non-vitale est plus affutée que jamais, et je renonce à comprendre tout le reste, je m’en fous. Il y a des lustres, quelques mois, j’ai cru donner les plus beaux instants de ma vie à deux solitudes qui se sont étayées l’une l’autre, et puis plus rien ; ensuite au lieu de m’en retrouver ratatiné, recroquevillé comme une fougère non-viable, seul dans mon taudis de livres et de compétences bizarres, je me suis senti de tenter ma  propre solitude comme un voyage. Ca fait des mois et des mois finalement. Et puis ça foire, je foire, je ne sais pas. Je suis toujours en instance, suffisant, perdu d’avance à la cause des vertes vallées de l’idiotie, je scrute mon prochain, non pas pour savoir ce qui se passe à l’intérieur (on n’est pas si exotiques les uns aux autres) mais pour regarder comment ça passe. Assis à la place du mort. J’ai pris mes habitudes comme on met en place les routines sur un bateau : j’assure et raccommode mon gréement et me fous royalement de la météo marine et du vent s’il advient.

Je ressasse en ce moment, je pense que trop de gens me manquent. Il faut que je descende de mon propre singe, gamberger c’est bon quand on a des plans pour se redresser. J’aurais dû être humain, déjà tout debout, mordu à mon espèce définitive, avec un passé sans trait commun avec mon devenir humain ; encore que, la mémoire et son corollaire gâteux, la nostalgie, doivent être le prix fort de la paix. Je n’ai finalement pas tant de regrets que de plaies que je veux laisser ouvertes. J’ai fait ce que j’ai voulu et aux échecs non plus ce n’est pas toujours un avantage d’être au trait. Ma fin de partie ne se profile du moins pas vers un pat.

J’ai vu Céline mercredi soir.

On s’est endormi à 23h00 du matin du lendemain soir, c’est-à-dire qu’on n’a pas dormi, ni elle ni moi, pendant une cinquantaine d’heures, vers la fin on a dévissé dans mon lit deux fois, mais ce n’était pas terrible comme chute dans le vide, parce que fatigués l’un et l’autre (j’imagine que le loup ne s’est pas régalé autant qu’il l’aurait voulu de la chèvre de monsieur Seguin), mais le «pas terrible» était nimbé de tellement de je ne sais quoi au juste… Disons qu’on a parlé, parlé, parlé, et que vers la fin on s’est caressé, caressé, caressé, mais qu’en moyenne on a surtout parlé. Et je précise que j’ai parlé autant qu’elle, comme si je m’étais tu depuis longtemps. C’est-à-dire qu’on s’est donné l’un à l’autre pour en finir et pour aller dormir enfin. Mais même comme ça, mécaniquement comme ça, il reste qu’elle est belle toute nue, incroyablement belle. Je suis dans la merde en fait, je la revois ce soir et je ne sais pas quoi en penser au-delà de la persistance rétinienne, de la persistance olfactive, de la persistance digitale, je n’ai rien retenu que l’impression de ses lèvres. De toutes ses lèvres, et elle en a plein.

Et pire : je suis à des années-lumière d’imaginer tout ce que Citroën peut faire pour moi.

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