Dimanche 16 juillet 1995

Sojac
Je me penche vers le hublot

 

Je crains qu’il ne me faille avancer mon retour, la famille m’a retrouvé ; c’était à prévoir c’est petit ici, et on peut à la fois être rien dans le vaste monde, et quelqu’un par le nom seul sur une île d’une grosse poignée d’hectares, parmi 7000 habitants en comptant bien tout, un village-préfecture et une vingtaine de hameaux. Il y a assez de vieux qui m’ont dit bonjour dans la seule rue fréquentable, pour que je ne sois pas surpris que l’oncle Diego ait donné signe de vie. Enfin, les choses se passent bizarrement ici, il m’a été suggéré de lui donner, moi, signe de vie. Sous peine d’affront. Ce midi par exception j’ai mangé au restaurant de l’hôtel, parce que ce matin j’ai vu les cuistots réceptionner des caisses et des caisses d’oursins. C’est tellement bon les oursins. A la fin du repas, le patron lui-même est venu m’apporter le café et a posé sur la table une bouteille, un truc du maquis, sans nom propre, de l’artisanat local : à coup sûr un alcool de baies sauvages. «De la part de votre oncle» a-t-il dit, je vous laisse la bouteille elle est toute à vous. Je l’ai ouverte, et rien qu’en la reniflant au goulot, j’ai senti que faisais l’économie d’une séance chez l’esthéticienne : épilation, points noirs, peeling et ça doit même enlever le vernis des ongles. Il faut que je rentre.

En plus j’ai eu un message-texte de Nelly, je lui manque, c’est dit. Bon Nelly ça ne compte pas, mais quand même. Nelly, elle est cosmique en fait : jolie fille, mon âge, pré-ado au plan vestimentaire, elle a des bottes de guerrière galactique, de grandes couettes, un maquillage de poupée en porcelaine. Et un quotient intellectuel avoisinant les 37,5. Elle le sait, est la première à le constater, buttant sans cesse sur la facilité de son prochain à se défaire des problèmes faciles quand elle, elle doit souvent s’y reprendre à deux fois ; et souvent en vain. Elle est vraiment étonnante. Dans la petite bande, on a tous dix mille exemples de l’ingénuité abyssale de ses questions, et l’incongruité des points de vue qui lui sortent malgré elle de la bouche – parce qu’elle regrette toujours d’avoir parler, elle se cloue le bec probablement autant qu’on a dû lui clouer, mais rien à faire : ses neurones sont hébergés dans sa langue, sinon c’est qu’elle a une de ses dix sentences toutes faites qui est poussée hors de son crâne comme un coucou d’un petit chalet. On sort un peu ensemble, souvent même, les soirées à re-motiver le réel dans le sens de la confiance barbapapesque ont un charme irremplaçable ; et puis j’adore vraiment cette fille. Tout le monde devrait l’adorer, mais l’idiotie est sous-cotée, surcotée plutôt dans ce qu’on se permet ordinairement de mépriser. Alors qu’elle a un parcours qui force le respect et qu’elle ne doit qu’au jardin négligé de son âme. Repérée comme « cas » dès la petite maternelle, sa scolarité faillit être une courte glissade du tronc commun, des classes adaptées, à toute une année qu’elle passa dans un institut médico-éducatif où elle n’avait pas sa place non plus. Retour au tronc commun où elle redoubla, tripla, parce que finalement ça convenait à tout le monde. A 16 ans, on lui donna cinq jours, un coach, les plans et les outils pour usiner un peu et assembler les treize pièces  d’un avion en bois, à la fin de la situer face au monde du travail. On la diplôma « apte » et elle posa son avion tout tordu sur l’étagère où elle commençait déjà à accumuler ses coupes. Parce que cependant elle brillait, et brille encore en division 2 comme gardienne de handball – très joli sport au demeurant mais où son rôle à elle est d’interposer n’importe quelle partie de son corps entre une petite cage et un ballon en cuir lancé à 2000 à l’heure. Elle est suprêmement bonne et a laissé passer une carrière en Allemagne, parce qu’elle avait déjà peur de parler français… Alors Allemand ; et parce qu’elle est fidèle en tout. Et donc à son club, au groupe de filles dont elle est la capitaine, la mascotte, la vedette. Et pour être souvent dans les tribunes quand elle joue à domicile, je peux dire que c’est son nom qu’on scande – bon surtout quand elle s’est prise un boulet de canon dans la figure. Voila, elle me manque aussi.

Surtout, j’ai rêvé de Céline cette nuit. Enfin elle était dans mon rêve comme le témoin gênant : moi, en lecteur difficile. Visiblement on était ensemble dans ce rêve, amant j’entends, on avait pris un avion affrété pour nous, toute la chouette bande d’inconnus qui étaient nos amis en la circonstance et nous ; enfin moi ; elle, elle est dans la masse et la seule à ne pas rire et faire fructifier la liesse. Ca sent le kérosène, elle est assise à quelques rangées derrière moi, avec ce silence et cette distinction que je reconnais comme désapprobation. L’avion décolle, la liesse devient un grand cri continu comme une poussée de sève. Je n’arrive pas à me déconcentrer de son regard que je sais posé sur ma nuque, j’essaye de me rappeler où nous allons mais je ne le sais pas, alors je tente de l’imaginer et rien ne me vient. Je fais en sorte d’avoir au moins un geste maîtrisé et je me penche vers le hublot pour regarder la terre. Ce n’est pas L’archipel, c’est mon paysage intérieur, une sorte d’Hiroshima avec une herbe folle qui a repoussé follement, du vent et des grandes flaques d’eau claire. C’est assez beau pour me reprendre. Jusqu’à ce que je me rende compte que l’avion ne s’éloigne pas de ce sol là, qu’il y décrit des cercles anormalement rapides. L’avion est attaché à la terre par un câble que je découvre soudain : nous ne voyageons pas, nous tournons en rond.

C’est dit, je pars ce soir, je veux en avoir le cœur net.

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