Jeudi 13 juillet 1995

Sojac
La courette arrière des cuisines et dépendances

 

Je ne sais pas au juste comment je vais. Je m’habille en lin froissé par convention et ça plait à des filles froissantes (par convention aussi), je m’emmerde. Mais je sais que c’est comme une crampe. Ca passera. Je gamberge trop pour adhérer à quoi que ce soit et puis il faut sans arrêt historiser et hystériser une déception sentimentale en la reconstituant en costume d’époque. Ce n’est plus un bilan, c’est un soap. Je n’aurais pas dû revenir.

Du coup, je lis toute la journée, je m’oblige, De Certeau est trop dense pour moi. Je lis et je rêve de peu : j’ai visité un bateau, 7,60 mètres ce n’est pas assez, manque deux mètres de long pour vivre, mais ça vous avait des airs à naviguer pépère, à rendre onctueuse la vague, une rondeur à s’alambiquer des envies de vomir pour le fun, peu de gîte, un décoration façon les restes de points-retraites de l’homme du Picardi (voilures vichy aux hublots, casier à vin hydrofuge). Je bandai furtivement en entrant puis me prévis (je suis assez visionnaire en pisse tiède) seul dans la cabine-avant, recroquevillé dans une couche en skaï triangulaire jaune, avec trois clébard qui puent dont un très con. Je me prévis mésaventurier et basta : plus grand ça va forcément être plus cher mais ça va dans le sens de la valorisation sociale de mon banquier. Patience donc.

Le soir je rentre ivre, je ne mange pas, je rassemble sur mon lit de quoi me confectionner un joint, puis je redescends dans la courette arrière des cuisines et dépendances de l’hôtel.  Si je dois mettre un coup de pied dans cette fourmilière inquiète, autant que j’ai des réserves de lenteur dans mes silos à neurones. Je me cale de dos dans l’encadrement de la porte de la réserve  du bar ; ça sent la poussière j’aime bien  et je laisse éteint pour sentir l’obscurité aussi. Je pourrais m’endormir debout, je crois. Mais je suis surtout en position idéale pour guetter les mouvements du parking derrière moi et rouler contre mon ventre une espèce de chose torsadée et torve que moi seul j’appelle «joint», en en tirant le matériau de la petite bourse de mélange spécial «vie active» que je porte autour du cou. Je me rationne. En ce moment je déraille donc il faut. Aller, je me donne trois bouffées et je l’éteins, de toute façon l’herbe de Nelly la dingue travaille à la fission de l’atome au marteau pilon. Même avec mon mélange pour fillette, et même en sautant du joint en route comme je vais faire, je ne me donne pas deux minutes pour quitter l’aquarium palpable de mes cogitations au profit d’une boule à neige «avec vue». Au reste ce n’est pas qu’elle pue – elle sent la maison de mon grand-père d’ici loin là-bas derrière la colline, mais qu’est-ce qu’elle est prodigue d’elle-même…

Mon grand-père m’emmenait en barque sur les bancs de sable du delta parce que j’étais l’héritier. Il avait fait ses études sur l’île Nord avant moi,lui les avait réussi ; son doctorat en poche il avait renoncé à renoncer, lisait Victor Hugo et le cardinal de Retz, tournait à l’herbe «terroir», et m’emmenait pêcher et causer tous les matins très tôt pendant mes vacances. Ensuite il me rendait à mes petites cousines et à ma soeur et disparaissait pour le reste de la journée. Mais le matin tôt, quand on atteignait un de ces endroits où on a pied au milieu de nulle part, sachant qu’on allait s’évaporer un peu, s’emmerder aussi, il roulait pour qu’on soit paisible tout en me parlant de la paisibilitude. Je me souviens, il n’y avait pas de brise, rien qu’une poche d’air pur, et l’odeur de l’herbe gonflait comme une nasse autour de nous dans tout cet atmosphère respirable et je reste convaincu que les poissons ne s’ameutaient dans nos pièges que pour l’écouter parler. Moi je n’ai jamais su parler, je suis un imposteur, je fais mon monde dans le monde, je ne vais pas aller jusqu’à le refaire à la faveur de quelque paisibilitude. Je sais depuis lurette qu’on ne sort de l’ambiguïté qu’à son propre détriment.

Quand j’en arrive à ce constat, j’éteins le joint, je souffle une dernière fois la fumée presque bruineuse, aussi intensément que le l’ai aspirée, je commence à entendre le froufrou buté de mes cheveux qui poussent ; ça va mieux. Je peux monter dormir et, à bon droit, ne pas croire à mes rêves.

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