Vendredi 7 juillet 1995

Sojac
Dégivrer le congélo

 

Hier j’ai enfin causé à Mouche, elle s’était donnée le no man’s land de son rhum qui lui a duré dix jours bien tassés, pendant lesquels j’ai taillé le bout de gras avec sa messagerie sur des choses dispensables, comme ma luxuriance végétative ou la météo des ciels de Patinir (ah ! le Nord ! ça doit vous engrosser d’humeurs interlopes, à minauder même le maussade), et là je lui ai causé à elle pendant près d’une heure il me semble, je lui ai explosé le tympan, mais Mouche c’est ma soirée d’été à moi, j’ai retrouvé une conscience aigüe : notamment réalisé qu’en ce moment j’ai du sable dans toutes mes affaires, mon sac, mes vêtements, mes draps, ma baignoire, mes cheveux, et je le prévois dans ma prochaine fiancée… Enfin bref, je revis, je suis d’humeur à épouser des formes.

Encore que… J’ai revu tout à l’heure la jeune femme qui ses derniers jours avait fait sa vie dans la mienne, Liouba,  elle avait une robe rouge éclatante, pneumatique sans doute, et son sourire de fossile meuble, et dès l’instant où je lui ai ouvert la porte un torrent de boue s’est déversé dans ma poitrine que j’ai respiré le temps que nous rassemblions nos esprits, et ça a encore duré quand nous nous taisions ensemble dans ma voiture. En bas de chez elle, contre sa porte d’allée, elle est revenue sur ses pas pour me remercier et me dire au revoir, l’air m’est revenu d’un coup et j’ai pu lui dire que je ne l’aimais pas du tout et que j’avais toujours confiance en elle. Qu’elle avait un don pour le don et qu’un jour elle honorera chaque lieu où elle passe. On s’est étreint du mieux qu’on a pu – pour deux étrangers. Puis je lui ai dit, allez zou, je m’en vais de ce pas tomber amoureux. Voilà, je respire. Je respire. J’en ai marre de moi sans parasite.

Sinon en mal de temps, et d’inspiration donc, j’ai déterré une vieille mélodie idiote à moi dont je ne peux en aucun cas espérer faire une chanson profonde et classe, distancée. C’est probablement ce qui me convient le mieux en ce moment, faire des bêtises – de toute façon qu’est-ce que je peux avoir à fourvoyer ? J’ai jeté une oreille fanée d’avance au très admirable dernier album autoproduit de ce con de Zippo, congratulations, eu l’impression d’entendre la musique pop comme «territoire de l’intact», et je reste préférer et de loin la rouerie sucrée du Steely Dan jeune – là je pense que j’ai quelques amis esthètes qui, s’ils apprennent que j’en suis là, vont psychosomatiser un diabète d’importation. M’en fous, il y a tout ce que j’aime là-dedans, c’est léger et ça ne fait pas seulement semblant d’être intelligent, sur Old school il y a cette voix presque irritante et le groove bas-organique du papa-choriste derrière, et rien que pour le mélange des deux sur le deuxième couplet je donnerais tous les lamentos des collégiens poseurs à frange et leurs synthés vintages.

Je crois que je me prépare un week-end de feignasse ; lundi il s’avèrera sûrement que j’aurais aimé aquareller les mains de Guido le pochetron de l’épicerie ,que  j’aurais aimé finir mes appliques home-made façon japon bolchévik tourmenté, que j’aurais aimé dégivrer le congélo qui produit une neige skiable et des idées de fun-fluo sans objet, que j’aurais aimé foutre mon énergie créatrice dévastatrice en bandoulière de ma guitare de kéké pour poser une bonne fois mes piètres lignes de guitare fastoche sur mon premier morceau inédit depuis lurette, que j’aurais aimé m’affabuler en terrasse avec une fiancée d’occasion en petite fille à bercer – et sinon on aurait moqué pour de faux tout le monde qui passe comme des experts en évidences interlopes… Mais non. La canicule va me tenir lieu de découragement anticipé.

Le petit Léon attend ses parents à l’accueil du magasin.

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