Mardi 4 juillet 1995

Sojac
Juste un usage

 

Samedi j’ai passé une soirée inattendue dans la Zac-est. Céline m’attendait à un arrêt de bus, quand je suis arrivé à pied et déjà un peu bourré, parce que c’était compliqué à trouver, et c’est devenu inattendu dès qu’elle a ouvert le portail de son jardin immense. Inattendu : un coin potager, un coin fleurs, deux immenses pistes de boules, un bassin avec des poissons noirs et joufflus, une terrasse dallée déraisonnablement vaste sous des arceaux de lierre de vigne, prolongeant une grosse baraque qui n’aurait pas juré dans les montagnes de l’île Brune. Céline a sourit à ma bouche bée :
– je vis là avec mes soeurs depuis que je les ai récupérées, mais auparavant seule, oui. Ce n’est pas si grand que ça en a l’air, en fait l’espace habité ne recouvre pas tout l’espace habitable, loin s’en faut. Tout le bas c’est le restaurant de mes défunts parents, on est passé devant dans la rue  Bierce juste avant de tourner dans la rue par laquelle on est rentré. Tu n’as pas dû faire gaffe, j’ai fait murer la devanture, mais il reste l’enseigne. Et en haut il y a encore la cuisine d’été pour quand ils ouvraient notre jardin à leurs clients, et ne reste donc que la moitié de la surface.

Elle a ouvert une porte sur le coté de la maison et a donné la lumière sur une très grande salle de restaurant, à mi chemin entre l’auberge du fin fond de chez nous et l’hôtel de Shinning. Des tables et des chaises, des dessertes sous des bâches plastiques, un comptoir en rotin assez moche encore utilisé, toute la disposition avait l’air d’avoir été scrupuleusement laissée intacte depuis des lustres ; sauf le bar moche et tout un coin où vingt tables étaient empilées par deux, et surmontées des chaises pour faire de la place à un tatami et  à un drôle de truc que je n’ai vraiment réussi à identifier sur le coup. Un sac de frappe de boxe.
– Assieds toi au bar, je vais appeler les filles et sers toi de quoi entretenir ton ravissement, il y a à peu près tout ce qui peut se boire sur terre derrière le comptoir, les verres sont propres et le petit frigo marche si tu veux des glaçons.
– Je te sers quelque chose aussi ?
– je veux bien dix gouttes d’antésite anis dans un verre à soda, la petite bouteille est encore sur le comptoir.
– On the Rock ?
– On the rock.

Pendant que je comptais les gouttes de son antésite, elle est montée à l’étage et je l’ai entendue appeler «les mioches». Je me suis trouvé trois bourbons différents, dans des bouteilles poussiéreuses et j’ai dû frotter les étiquettes avec mon index pour choisir le plus vieux des trois : 1973 ça fait un bail, je n’ai pas idée de comment c’est censé vieillir le bourbon, du coup je m’en suis servi une lichette pour m’assurer qu’il ne fût ni passé ni poison ; c’est difficile de se faire une idée d’un goût sans lui laisser le loisir de prendre et d’invectiver toute la bouche, mais j’ai estimé que ça allait. Céline est revenue  et on est monté nos verres à la main dans ce qu’il restait de la maison, une grosse centaine de mètres carrés quand même, mais tous n’étaient pas foulés tous les jours. Céline guettait mes réactions à chaque porte ouverte, la chambre des garçons (je suppose les frères) servait de débarras, celle des filles , la plus grande avec une balançoire pendue à une poutre, la chambre de Céline en joyeux bordel et un salon de bric et de broc, sans télévision mais avec une chaîne stéréo impressionnante (enfin les baffles surtout, plats et hauts d’un mètre trente au moins), tout cela était sans ce qu’on appelle « le goût » et ne faisait pas mystère de n’avoir aucun projet comme soubassement, juste un usage. Ca puait la vie.

Les petites sont apparues toutes les trois ensemble de je ne sais où, et elles ont mis la table. Céline avait fait un repas sans viande pour tout le monde (elle est végétarienne, les petites aussi) sauf pour moi, j’ai eu en plus une cassolette avec du canard sauté et comme caramélisé, terrible, et je suis parti avec les restes dans un Tupperware. Céline m’a parlé comme tout le monde parce que je sers à ça, et pas comme tout le monde parce qu’il lui reste beaucoup de choses à dire. Je pense que je ne suis qu’au début de l’écouter en fait. J’ai assez vite discriminé les trois petites filles avec qui j’ai partagé bien trois heures, elles se ressemblent incroyablement et pas du tout en même temps. Celle qui parle et écoute comme une otarie c’est Isabelle, celle qui parle tout le temps c’est Tess, celle qui ne parle pas du tout c’est Léna. Elles sont allées se coucher à 21h30, parce que c’était fête et moi je suis parti à 3h00 du matin parce que c’était fête aussi.

Vu ce que j’avais bu Céline a insisté pour que je reste dormir dans la chambre des frangins mais j’ai décliné. J’ai tenté la bise pour la quitter, elle s’est raidie pour accepter et je me suis attendu à un moment sec. Ca a été moelleux ; elle sent le savon et son sourire gêné est une expression inédite de la délicatesse. Bref… Je ne sais pas du tout quoi en dire et ça m’énerve. Ca m’énerve.

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