Samedi 1er juillet 1995

Sojac
Mao, dix verres plus tard

 

Ce soir je sors, ça me gonfle. Je n’ai  rien glandé aujourd’hui. Mais rien. J’ai refilé les clés de ma grand-mère à mon oncle pour qu’il prenne le relai – marre d’aboyer. Il est peintre, on a parlé de ça. C’était chiant. Il a un talent fou, chose extrêmement répandue, et ça fait trente ans qu’il en vit (« je suis artiste lyrique et vis de mon état » – Banville ? Je ne sais plus). J’ai des toiles de lui à la maison, pas aux murs, derrière des étagères – il y a beaucoup de peintures chez moi. Son truc à l’oncle, c’est hyper beau, et quand on a fini de dire que c’est hyper beau, on n’a qu’un choix : répéter que c’est hyper beau. Déjà, l’avoir au mur, c’est faire de la place à un trompe-l’œil, à une manière de tromper un vide en en matérialisant un autre à l’identique ou presque. Et du coup j’ai du mal à imaginer ce que c’est, à peindre.

J’ai eu aussi Mouche au téléphone. On devait dîner ensemble hier mais elle avait annulé dans l’après-midi ; elle est malade. On a parlé de vidéo, de musique, enfin nos trucs à la con. J’étais assis sur mon dernier carton de livres, un saladier en pirex sur les genoux, mâchouillant froidement des nouilles froides. C’était bien. J’ai eu envie de re-travailler, et c’est le moment : je hurle en moi. Des fois je me dis que je suis d’une souplesse FOLLE, et ces fois là il faudrait que je me rappelle que la folie c’est d’abord totalitairement crade. Et comme avant, je trouve que le gens vont nus, et ça me dégoûte, je me ferme. Je me ferme. Je vais acheter un bateau qui travaille et qui craque pour vivre dedans, il y en a plein à vendre sur le vieux port. Pour le reste, un hologramme d’hormones et mon implosion dans les livres. Je me mure, allez, l’été en force. Je me mure.

Je suis un peu fatigué ces temps, je ne dis que ce que j’ai les moyens de dire au mieux. Mais telle circonstance atténue tout qui veut que je ne vive chaque jour que des lendemains de cuite, je bois brutalement en fait. Je suis une brute épaisse.

Sinon hier Mao a réussi à m’embarquer dans un bouiboui infâme, au motif dernier d’une tournée que je restais lui devoir. Ensuite il a entretenu mon débit, en remettant la sienne, et la sienne encore sur ma deuxième, ma troisième, ma quatrième tentative. Le monde fut flou, grésillant, et le pinard acide. La patronne avait laissé la bouteille sur le comptoir, avec la permission de nous servir et de tenir nous-mêmes les comptes. Elle était dans l’arrière salle, devant la télévision où passait un feuilleton mettant en scène le peu de tragédie accessible à une poignée de Nababs pétroliers du Texas. Les personnages y endossaient leurs névroses comme des destins. Et l’ostentation leur tenait lieux d’héroïsme ou de vilenie. Mao avait accroché ses aisselles au comptoir, comme un boxeur son coin. Quand il a fini de loghorer avec application, la vie à l’instant T, dans toute son épaisseur polyphonique, il a concédé : «Dada me quitte, ma vie est foutue». Alors j’ai remis la mienne, une manière de lui octroyer une pente de cinq ou six pour cent. Il n’a eu qu’à rouler jusqu’à moi. Je me suis ennuyé.

Sinon encore, j’ai rêvé d’une petite fille de soixante ans. Elle m’aspirait tout. Une genre de tique-garou en jupette.

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