Mercredi 28 juin 1995

Sojac
La table la plus proche des toilettes

 

 

Liouba, ça ne le fera pas, trop pin-up, trop spontanément insincère – elle ment sans malice, juste pour obtenir une photo-finish acceptable de l’ordre de ses pensées. Elle a quelqu’un d’autre, un officiel. NOUS, c’est un sous-marin, mais dans les eaux peu profondes et peu troubles d’ici, toutes les journées sont portes ouvertes. Tout le monde sous peu sera convaincu de nous avoir vus, parce qu’il doit bien déjà se trouver quelqu’un pour s’être étonné de nous apercevoir ensemble deux fois de suite, au fin fond d’un café, la nuit ondulés sur les pannes, au petit matin sur son parking, dans le petit salon orange et marron du Signed Curtain. Et puis je m’ennuie : elle trouve mon étrangeté peu défendable. Nous ne nous sommes pas vu ces jours, et la mer est sans vague. C’est mort, en costume du dimanche, et ça n’a pas souffert. La classe.

Du coup je me suis posé dans un bistrot où d’habitude j’achète plutôt mes clops le dimanche. C’est moche, les loufiats en pingouins quand c’est tellement moche. Et crade. Je me suis assis à la table la plus proche des toilettes et forcément ça sent la pisse et la javel ensemble. je me suis hasardé dans ce cloaque sans conviction, juste pour éviter de frayer dans les eaux de mon banc habituel dont Liouba a trop vite fait son mouvement de foule. M’y suis déposé pour écrire et goûter leur 51, de connu et connaissant à l’entour seulement Joaninio (j’adore ce type, c’est le milliardaire le plus doux que j’ai jamais rencontré, et j’en ai rencontré des milliards), le « charnière central » brésilien du Club de foot local, qui visiblement déploie là les prémices de son intimité amoureuse (han mon dieu, son rencard du jour, la fille, c’t’avion de chasse !) et on s’est de suite échangé un clin d’oeil entendu :
– Ta discrétion pour la mienne, amigo.

Mais en fait c’est con, je n’aime plus ; l’amour me fait l’effet d’une économie passionnément déficitaire. Je sais que je ne rencontrerai plus jamais personne, et c’est bien beau d’être inconsolable, mais ça devrait me valoir aussi de passer à autre chose. Au lieu de ça je m’égaye comme une volée d’oiseaux qui rêvent d’espèce : Céline la batteuse m’a appelé hier soir, c’est une première. Elle voudrait m’avoir à dîner samedi, il y aura les trumelles. Je suis un peu étonné et en même temps pas le moins du monde : depuis le début, je sens qu’elle n’a pas fini de m’énerver celle là. Sa voix m’a paru avoir subi les effets d’une mue supplémentaire, tu seras un homme ma fille, mais je crois qu’elle me signifie que je suis sans quiétude quand le désespoir en est une, qu’elle n’a pas grand-chose que le disponibilité gentille à m’offrir, et que celle-ci commence en infrabasse. J’ai dit oui, je l’aime beaucoup cette fille, elle m’énerve plus encore mais je l’aime beaucoup. Et ce n’est pas si mal. Pour le plus il faudrait que je trouve un plan C ; pour me décoller de mes parois névrotiques et puis parce que je sais que «comme on fait son nez on se mouche».

(Je ne suis pas ultra sûr de ce dernier proverbe)

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