Archives mensuelles : mars 2015

Mercredi 19 juillet 1995

Sojac
Nelly, ce microclimat.

 

Je suis rentré lundi à l’aube, par le premier bac, retrouvailles exténuantes avec les chiens zinzins ; retrouvailles plus posées avec ma grand-mère : quand j’arrive elle dort devant la télé à plein volume. Je ne la réveille pas, je m’assoie à coté d’elle et lui rabaisse sa jupe qui a dû remonter à proportion de ce qu’elle s’est affaissée dans un sommeil bouche ouverte. Elle dort encore quand je pars, je lui ai laissé un mot sur les genoux, «il y a de la choucroute pour deux dans ton frigo, tu manges tout c’est un ordre. Oui, c’est moi qui t’ai mis le réveil à sonner. A demain», puis je suis revenu tenter de passer inaperçu dans mon existence propre. Mais c’est raté. Nelly m’attendait sur mon paillasson.

Le bon vent qui l’amène, c’est celui qui rabat tout le monde sur moi, il faut qu’elle me parle – j’en ai marre qu’on me parle, de servir sempiternellement à ça, mais pour elle je peux faire bonne figure, elle ne m’a jamais jusqu’ici enseveli de son discours du je sur le moi, attendu déjà qu’elle n’est pas vraiment au fait de telle distinction. Et puis effectivement elle n’a qu’une chose à dire : elle couche avec Mao depuis une semaine. De ce qu’elle m’en dit, l’autre grand enfoiré lui a brutalement déclaré l’aimer brutalement, puis ça a été réciproque au bout de deux jours, le temps d’arriver à croire que quelqu’un (à fortiori un quelqu’un comme Mao) puisse l’aimer brutalement. Mais elle s’y est faite, et bien faite, et est devenue une exception, un microclimat : le bonheur. Pendant que je l’écoute je ne peux pas m’empêcher de penser que cette fille a fait un stage en mjc pour apprendre à photographier des fleurs. C’est un hobby qui me laisse sans voix mais sans jugement d’abord, et il se trouve qu’elle y excelle, à faire des photos sans intérêt mais nettes et précises dans la dizaine de conditions d’éclairage et d’accès qu’elle a apprises à devoir attendre de dame nature. J’ai appris quant à moi  à la voir prendre son temps, déplier avant toute chose les petits papiers où elle a noté avec son français d’à la ouaneugaine chacun des gestes à faire comme des enchaînements numérotés d’ordres à se rendre intimes en force, contrôler chacun de ses verbes en le conjuguant à la première personne du singulier à haute voix, régler sa respiration de manière à l’arrêter dans une apnée souple aux moments de shooter, et peut-être même de manière à penser à la reprendre juste après pour ne pas mourir pour un art aussi ras des pâquerettes.

J’ai envie de casser la gueule à Mao. Quand on est lui c’est dégueulasse d’être aussi ce con là. Bien sûr elle est jolie Nelly, mais là c’est un abus de faiblesse. Mao c’est une « tronche » qui mérite la stature qui la véhicule, des traits comme une terre craquelée une fois pour toute dans laquelle les yeux noirs ont l’air d’avoir été deux bondes qui auraient tiré à elles toute la langueur possible. Des rides, peu mais nettes et épaisses, inexpressives tellement elles sont figées sur l’expression d’une sorte d’impatience calme (la soif ?), un front bombé et gigantesque même à l’échelle et qui grappille plus que son dû sur une chevelure noire jetée plus que tirée en arrière ; il sent le sud, le vrai, le bord de l’eau d’une petite mer traîtresse. Cocteau disait que « la beauté agit même sur ceux qui ne la constatent pas », il est de la beauté de ce gars là ce qu’il en est de celle de certains paysages rosses, il faut s’amadouer les détails revêches et secs et souhaiter souvent être désarçonnée. C’est une beauté qui se pose secrètement et maintient à distance comme une timidité. Depuis que je le connais ce type là attire qui il veut dans son lit , et voilà que pour tirer sa crampe il se met à hauteur de déclarer une flamme dont il n’a pas la première étincelle à cette pauvresse de Nelly, dont l’âme est comme privée de lumière depuis toujours, dont le QI est à peine supérieur à celui d’une bicyclette, et dont surtout le cœur est un maquis très sec. Il va la dévaster et c’est moi qui vais devoir la ramasser, je sers à ça. Quel enfoiré.

En fait je me rends compte aussi que je suis d’une insensibilité sans nom à l’endroit des beautés et des joies brutales de ce monde, et dans cette insensibilité là, les femmes n’ont pas de traitement à part. Je m’en fous, point. Dans le cambouis de ma sentimentalité, j’ai peu d’espace pour vivre dans ma tête – je dis oui souvent, mais je dois être le seul homme qui couche beaucoup qui peut vivre des années de rang en constatant qu’il n’a pas de libido du tout. Quand le printemps arrive, je vois les quelques hommes de mon entourage baisser d’un cran leur regard et changer leur attention en effluve : le désir. Moi non. Il y a eu peu de femmes qui m’ont tourné le sang et m’ont fait monter, comme de la sève, une sorte d’acné comportementale, peu pour me peupler de chuchotements violemment mélancoliques au point de m’embusquer sur tous les chemins où la probabilité de les croiser excède les 0,2%. D’accord, il y a Céline, et ça m’énerve assez. D’ailleurs je l’ai appelée, les petites sœurs sont en vacance à la montagne.

Elle vient dîner demain soir.

Dimanche 16 juillet 1995

Sojac
Je me penche vers le hublot

 

Je crains qu’il ne me faille avancer mon retour, la famille m’a retrouvé ; c’était à prévoir c’est petit ici, et on peut à la fois être rien dans le vaste monde, et quelqu’un par le nom seul sur une île d’une grosse poignée d’hectares, parmi 7000 habitants en comptant bien tout, un village-préfecture et une vingtaine de hameaux. Il y a assez de vieux qui m’ont dit bonjour dans la seule rue fréquentable, pour que je ne sois pas surpris que l’oncle Diego ait donné signe de vie. Enfin, les choses se passent bizarrement ici, il m’a été suggéré de lui donner, moi, signe de vie. Sous peine d’affront. Ce midi par exception j’ai mangé au restaurant de l’hôtel, parce que ce matin j’ai vu les cuistots réceptionner des caisses et des caisses d’oursins. C’est tellement bon les oursins. A la fin du repas, le patron lui-même est venu m’apporter le café et a posé sur la table une bouteille, un truc du maquis, sans nom propre, de l’artisanat local : à coup sûr un alcool de baies sauvages. «De la part de votre oncle» a-t-il dit, je vous laisse la bouteille elle est toute à vous. Je l’ai ouverte, et rien qu’en la reniflant au goulot, j’ai senti que faisais l’économie d’une séance chez l’esthéticienne : épilation, points noirs, peeling et ça doit même enlever le vernis des ongles. Il faut que je rentre.

En plus j’ai eu un message-texte de Nelly, je lui manque, c’est dit. Bon Nelly ça ne compte pas, mais quand même. Nelly, elle est cosmique en fait : jolie fille, mon âge, pré-ado au plan vestimentaire, elle a des bottes de guerrière galactique, de grandes couettes, un maquillage de poupée en porcelaine. Et un quotient intellectuel avoisinant les 37,5. Elle le sait, est la première à le constater, buttant sans cesse sur la facilité de son prochain à se défaire des problèmes faciles quand elle, elle doit souvent s’y reprendre à deux fois ; et souvent en vain. Elle est vraiment étonnante. Dans la petite bande, on a tous dix mille exemples de l’ingénuité abyssale de ses questions, et l’incongruité des points de vue qui lui sortent malgré elle de la bouche – parce qu’elle regrette toujours d’avoir parler, elle se cloue le bec probablement autant qu’on a dû lui clouer, mais rien à faire : ses neurones sont hébergés dans sa langue, sinon c’est qu’elle a une de ses dix sentences toutes faites qui est poussée hors de son crâne comme un coucou d’un petit chalet. On sort un peu ensemble, souvent même, les soirées à re-motiver le réel dans le sens de la confiance barbapapesque ont un charme irremplaçable ; et puis j’adore vraiment cette fille. Tout le monde devrait l’adorer, mais l’idiotie est sous-cotée, surcotée plutôt dans ce qu’on se permet ordinairement de mépriser. Alors qu’elle a un parcours qui force le respect et qu’elle ne doit qu’au jardin négligé de son âme. Repérée comme « cas » dès la petite maternelle, sa scolarité faillit être une courte glissade du tronc commun, des classes adaptées, à toute une année qu’elle passa dans un institut médico-éducatif où elle n’avait pas sa place non plus. Retour au tronc commun où elle redoubla, tripla, parce que finalement ça convenait à tout le monde. A 16 ans, on lui donna cinq jours, un coach, les plans et les outils pour usiner un peu et assembler les treize pièces  d’un avion en bois, à la fin de la situer face au monde du travail. On la diplôma « apte » et elle posa son avion tout tordu sur l’étagère où elle commençait déjà à accumuler ses coupes. Parce que cependant elle brillait, et brille encore en division 2 comme gardienne de handball – très joli sport au demeurant mais où son rôle à elle est d’interposer n’importe quelle partie de son corps entre une petite cage et un ballon en cuir lancé à 2000 à l’heure. Elle est suprêmement bonne et a laissé passer une carrière en Allemagne, parce qu’elle avait déjà peur de parler français… Alors Allemand ; et parce qu’elle est fidèle en tout. Et donc à son club, au groupe de filles dont elle est la capitaine, la mascotte, la vedette. Et pour être souvent dans les tribunes quand elle joue à domicile, je peux dire que c’est son nom qu’on scande – bon surtout quand elle s’est prise un boulet de canon dans la figure. Voila, elle me manque aussi.

Surtout, j’ai rêvé de Céline cette nuit. Enfin elle était dans mon rêve comme le témoin gênant : moi, en lecteur difficile. Visiblement on était ensemble dans ce rêve, amant j’entends, on avait pris un avion affrété pour nous, toute la chouette bande d’inconnus qui étaient nos amis en la circonstance et nous ; enfin moi ; elle, elle est dans la masse et la seule à ne pas rire et faire fructifier la liesse. Ca sent le kérosène, elle est assise à quelques rangées derrière moi, avec ce silence et cette distinction que je reconnais comme désapprobation. L’avion décolle, la liesse devient un grand cri continu comme une poussée de sève. Je n’arrive pas à me déconcentrer de son regard que je sais posé sur ma nuque, j’essaye de me rappeler où nous allons mais je ne le sais pas, alors je tente de l’imaginer et rien ne me vient. Je fais en sorte d’avoir au moins un geste maîtrisé et je me penche vers le hublot pour regarder la terre. Ce n’est pas L’archipel, c’est mon paysage intérieur, une sorte d’Hiroshima avec une herbe folle qui a repoussé follement, du vent et des grandes flaques d’eau claire. C’est assez beau pour me reprendre. Jusqu’à ce que je me rende compte que l’avion ne s’éloigne pas de ce sol là, qu’il y décrit des cercles anormalement rapides. L’avion est attaché à la terre par un câble que je découvre soudain : nous ne voyageons pas, nous tournons en rond.

C’est dit, je pars ce soir, je veux en avoir le cœur net.

Chien jaune

Chien jaune

Chien jaune

 

Chien jaune

Je ne me consolerai pas, chien jaune, d’avoir
poussé si fort pour te renverser et te battre,
et faire taire celui des deux dans le noir
qui annonce les gémissements et le goitre

de l’aube inepte dans le grippage inhérent
à l’existence de ce gyrophare H.S.
à la folie exocrine de constamment
comprimer l’air dessous les fusées de détresse.

J’ai sans doute les échos des coups répétés
ou bien la même rouille restée de t’entendre
grincer dans le silence hypertrophié

de t’avoir mis à l’abri de mes dérapages.
Depuis, dans la peau d’un autre couvert de cendres,
je suis toujours étendu sur le carrelage.

Jeudi 13 juillet 1995

Sojac
La courette arrière des cuisines et dépendances

 

Je ne sais pas au juste comment je vais. Je m’habille en lin froissé par convention et ça plait à des filles froissantes (par convention aussi), je m’emmerde. Mais je sais que c’est comme une crampe. Ca passera. Je gamberge trop pour adhérer à quoi que ce soit et puis il faut sans arrêt historiser et hystériser une déception sentimentale en la reconstituant en costume d’époque. Ce n’est plus un bilan, c’est un soap. Je n’aurais pas dû revenir.

Du coup, je lis toute la journée, je m’oblige, De Certeau est trop dense pour moi. Je lis et je rêve de peu : j’ai visité un bateau, 7,60 mètres ce n’est pas assez, manque deux mètres de long pour vivre, mais ça vous avait des airs à naviguer pépère, à rendre onctueuse la vague, une rondeur à s’alambiquer des envies de vomir pour le fun, peu de gîte, un décoration façon les restes de points-retraites de l’homme du Picardi (voilures vichy aux hublots, casier à vin hydrofuge). Je bandai furtivement en entrant puis me prévis (je suis assez visionnaire en pisse tiède) seul dans la cabine-avant, recroquevillé dans une couche en skaï triangulaire jaune, avec trois clébard qui puent dont un très con. Je me prévis mésaventurier et basta : plus grand ça va forcément être plus cher mais ça va dans le sens de la valorisation sociale de mon banquier. Patience donc.

Le soir je rentre ivre, je ne mange pas, je rassemble sur mon lit de quoi me confectionner un joint, puis je redescends dans la courette arrière des cuisines et dépendances de l’hôtel.  Si je dois mettre un coup de pied dans cette fourmilière inquiète, autant que j’ai des réserves de lenteur dans mes silos à neurones. Je me cale de dos dans l’encadrement de la porte de la réserve  du bar ; ça sent la poussière j’aime bien  et je laisse éteint pour sentir l’obscurité aussi. Je pourrais m’endormir debout, je crois. Mais je suis surtout en position idéale pour guetter les mouvements du parking derrière moi et rouler contre mon ventre une espèce de chose torsadée et torve que moi seul j’appelle «joint», en en tirant le matériau de la petite bourse de mélange spécial «vie active» que je porte autour du cou. Je me rationne. En ce moment je déraille donc il faut. Aller, je me donne trois bouffées et je l’éteins, de toute façon l’herbe de Nelly la dingue travaille à la fission de l’atome au marteau pilon. Même avec mon mélange pour fillette, et même en sautant du joint en route comme je vais faire, je ne me donne pas deux minutes pour quitter l’aquarium palpable de mes cogitations au profit d’une boule à neige «avec vue». Au reste ce n’est pas qu’elle pue – elle sent la maison de mon grand-père d’ici loin là-bas derrière la colline, mais qu’est-ce qu’elle est prodigue d’elle-même…

Mon grand-père m’emmenait en barque sur les bancs de sable du delta parce que j’étais l’héritier. Il avait fait ses études sur l’île Nord avant moi,lui les avait réussi ; son doctorat en poche il avait renoncé à renoncer, lisait Victor Hugo et le cardinal de Retz, tournait à l’herbe «terroir», et m’emmenait pêcher et causer tous les matins très tôt pendant mes vacances. Ensuite il me rendait à mes petites cousines et à ma soeur et disparaissait pour le reste de la journée. Mais le matin tôt, quand on atteignait un de ces endroits où on a pied au milieu de nulle part, sachant qu’on allait s’évaporer un peu, s’emmerder aussi, il roulait pour qu’on soit paisible tout en me parlant de la paisibilitude. Je me souviens, il n’y avait pas de brise, rien qu’une poche d’air pur, et l’odeur de l’herbe gonflait comme une nasse autour de nous dans tout cet atmosphère respirable et je reste convaincu que les poissons ne s’ameutaient dans nos pièges que pour l’écouter parler. Moi je n’ai jamais su parler, je suis un imposteur, je fais mon monde dans le monde, je ne vais pas aller jusqu’à le refaire à la faveur de quelque paisibilitude. Je sais depuis lurette qu’on ne sort de l’ambiguïté qu’à son propre détriment.

Quand j’en arrive à ce constat, j’éteins le joint, je souffle une dernière fois la fumée presque bruineuse, aussi intensément que le l’ai aspirée, je commence à entendre le froufrou buté de mes cheveux qui poussent ; ça va mieux. Je peux monter dormir et, à bon droit, ne pas croire à mes rêves.

Lundi 10 juillet 1995

Sojac
Une station service

 

Je suis installé à l’hôtel et la seule fenêtre de ma chambre ne donne pas sur la mer, mais sur le parking ; je sais qui se gare où. Je suis arrivé samedi à 20h00 par le dernier bac, l’île n’a pas changé, l’hôtel n’a pas changé, et probablement moi non plus, alors que j’ai l’impression, même en comptant seulement sur mes doigts, que tous les mois passés depuis accumulent un siècle. Ca m’a pris en essayant de me faire rembourser mon billet pour Kyoto, j’ai pu négocier le vol sec contre un hébergement quelque part, du coup je peux m’emmerder dix jours ici et ça s’appelle un voyage.

Evidemment quand je suis arrivé dimanche tout était fermé et je ne me suis pas senti de manger seul à la cantine de l’hôtel. Je n’ai pas trouvé d’épicerie mais une station service avec deux rayons dédiés au strictement vital, essentiellement des magazines de cul, de l’huile pour moteur et de l’alimentation transitionnelle en barre ou en pot. Ca m’a donné en retournant dans ma chambre l’occasion de mettre le doigt sur un mensonge de dimension internationale : il faut imaginer une journée merdique, c’est l’hiver il fait nuit à 17H00, et froid, et gris, et crachineux, ton patron t’a appelé « mon petit » deux fois aujourd’hui, te parle toujours sans te regarder, mais commence à te regarder sans parler (yeurk), le beau Kévin des R.H. a encore fait assez peu de cas de son indifférence à ton endroit, tu as filé tes collants en descendant de la voiture, la compagnie des eaux, ton assureur et monoprix t’ont écrit, et quand tu rentres, tu découvres que le chat a encore manqué sa litière de peu et que tu as trois messages de ta mère sur ton répondeur. Alors tu jettes tes chaussures, ton sac, tu enfiles ta grenouillère à coeurs rouges, tu va chercher la saison 1 de friends, et dans le placard le pot de 500gr qui n’est pas entamé : et tu te le tapes en entier, à la cuillère à soupe, assise par terre dans le halo bleuté de la téloche, avec une tête de Joconde. Et ça, c’est un VRAI moment Nutella. Je ne sais pas ce qui m’a pris.

Rien foutu depuis dimanche, sinon lire tous les matins la gazette du rugby. Mais je me sens repousser des petites ailes à mon petit cul. Je dors moins, je lis Michel de Certeau la nuit, j’ai repris le Kilo qui me manquaient en arrivant ici, et je crois en l’existence des poignées de porte. Je me repeuple. Je lâche l’ombre de la tour de Babel de mes ressentiments, de l’incommunicabilité, des intrigues à trois balles… Je n’irai plus au ciel mais la terre est fertile. En somme je me reprogramme la moelle épinière, marre d’effectuer l’injonction d’une autre : « deviens ce que tu hais ». Tromper l’ennui, ça m’a toujours fait l’effet d’un mauvais vaudeville, et à tout prendre je ne pourrais m’y consentir qu’un seul emploi : me précipiter dans l’armoire. Et si on m’oublie dans la distribution, je ne serais pas fâché. Qu’est-ce que je me fais chier. A la recherche du temps perdu, j’ai envie d’écrire de la « polésie » en alexandrins qui parlerait du gras et de la viande comme avant, du sonnet de chez couenne.

J’ai envie de boire aussi

Dans cet ordre là, tout n’est pas perdu, je me suis trouvé un troquet, je suis content. C’est le genre « alternatif », mais  des années 70 ;  le «Télégraphe» ça s’appelle ; on dirait une MJC où on écoute du Franck Zappa entre esthètes, en jouant aux échecs  et à un jeu de fléchettes hors d’âge. Il y a régulièrement des expos interpellantes aux niveaux des murs (en ce moment de l’abstrait sévère, vraiment rude, rien au-delà du carré, ça me donne envie d’essayer des canapés chez IKEA), un mobilier dépareillé, des serveuses dépenaillées, deux chiens, le bonheur si je veux. Depuis, j’ai pu redevenir le type qui ne se fait pas refiler une sous-marque quand il commande un 51, un expert, c’est important pour moi. Je m’y souviens de Mao, quand il lui fallait quatre murs, il me décrivait splendidement l’orgueil comme position tenable et tenante. Je ne le citerai pas, tout est à lui et je crois qu’il y tient jalousement – au bout de la nuit les chrétiens se ratatinaient sur des statues polythéistes. Je le comprends mieux que jamais, mais bien sûr ça ne durera pas : c’est du boulot et j’ai des joies multiples et simples. Je me trempe plus facilement que lui, plus brutalement aussi. Déjà il y a un verre d’eau dans chaque femme et je bois à pieds joints. En plus maintenant que j’ai suivi de près, à en loucher, la vie normale, je sais que je peux jouer la partition d’un protozoaire.

Je pense à Céline aussi et ça m’énerve.

Vendredi 7 juillet 1995

Sojac
Dégivrer le congélo

 

Hier j’ai enfin causé à Mouche, elle s’était donnée le no man’s land de son rhum qui lui a duré dix jours bien tassés, pendant lesquels j’ai taillé le bout de gras avec sa messagerie sur des choses dispensables, comme ma luxuriance végétative ou la météo des ciels de Patinir (ah ! le Nord ! ça doit vous engrosser d’humeurs interlopes, à minauder même le maussade), et là je lui ai causé à elle pendant près d’une heure il me semble, je lui ai explosé le tympan, mais Mouche c’est ma soirée d’été à moi, j’ai retrouvé une conscience aigüe : notamment réalisé qu’en ce moment j’ai du sable dans toutes mes affaires, mon sac, mes vêtements, mes draps, ma baignoire, mes cheveux, et je le prévois dans ma prochaine fiancée… Enfin bref, je revis, je suis d’humeur à épouser des formes.

Encore que… J’ai revu tout à l’heure la jeune femme qui ses derniers jours avait fait sa vie dans la mienne, Liouba,  elle avait une robe rouge éclatante, pneumatique sans doute, et son sourire de fossile meuble, et dès l’instant où je lui ai ouvert la porte un torrent de boue s’est déversé dans ma poitrine que j’ai respiré le temps que nous rassemblions nos esprits, et ça a encore duré quand nous nous taisions ensemble dans ma voiture. En bas de chez elle, contre sa porte d’allée, elle est revenue sur ses pas pour me remercier et me dire au revoir, l’air m’est revenu d’un coup et j’ai pu lui dire que je ne l’aimais pas du tout et que j’avais toujours confiance en elle. Qu’elle avait un don pour le don et qu’un jour elle honorera chaque lieu où elle passe. On s’est étreint du mieux qu’on a pu – pour deux étrangers. Puis je lui ai dit, allez zou, je m’en vais de ce pas tomber amoureux. Voilà, je respire. Je respire. J’en ai marre de moi sans parasite.

Sinon en mal de temps, et d’inspiration donc, j’ai déterré une vieille mélodie idiote à moi dont je ne peux en aucun cas espérer faire une chanson profonde et classe, distancée. C’est probablement ce qui me convient le mieux en ce moment, faire des bêtises – de toute façon qu’est-ce que je peux avoir à fourvoyer ? J’ai jeté une oreille fanée d’avance au très admirable dernier album autoproduit de ce con de Zippo, congratulations, eu l’impression d’entendre la musique pop comme «territoire de l’intact», et je reste préférer et de loin la rouerie sucrée du Steely Dan jeune – là je pense que j’ai quelques amis esthètes qui, s’ils apprennent que j’en suis là, vont psychosomatiser un diabète d’importation. M’en fous, il y a tout ce que j’aime là-dedans, c’est léger et ça ne fait pas seulement semblant d’être intelligent, sur Old school il y a cette voix presque irritante et le groove bas-organique du papa-choriste derrière, et rien que pour le mélange des deux sur le deuxième couplet je donnerais tous les lamentos des collégiens poseurs à frange et leurs synthés vintages.

Je crois que je me prépare un week-end de feignasse ; lundi il s’avèrera sûrement que j’aurais aimé aquareller les mains de Guido le pochetron de l’épicerie ,que  j’aurais aimé finir mes appliques home-made façon japon bolchévik tourmenté, que j’aurais aimé dégivrer le congélo qui produit une neige skiable et des idées de fun-fluo sans objet, que j’aurais aimé foutre mon énergie créatrice dévastatrice en bandoulière de ma guitare de kéké pour poser une bonne fois mes piètres lignes de guitare fastoche sur mon premier morceau inédit depuis lurette, que j’aurais aimé m’affabuler en terrasse avec une fiancée d’occasion en petite fille à bercer – et sinon on aurait moqué pour de faux tout le monde qui passe comme des experts en évidences interlopes… Mais non. La canicule va me tenir lieu de découragement anticipé.

Le petit Léon attend ses parents à l’accueil du magasin.

Ravi

Ravi

Ravi

 

Ravi

Ravi à la cause de la chose domestique –
ravalée à la crèche où je suis étranger,
c’est dans le noir que j’aime attendre ma durée,
c’est là que j’aurai mon trou. Je ferai mon chic

d’une nuit sans jour, du cache d’un gyrophare,
et d’un néon verdant tombé sur un volume
comme l’eau dans l’aquarium d’un poisson blafard.
J’irai en ondulant, la langue en amertume

dans un alcool précipité jaune parfois,
et dans l’air sous les portes. Car j’ai cassé ma pente :
ce n’était qu’un bruit de plus dans la déferlante

des mouches qui ont vu quelqu’un derrière moi.
J’ai les pieds sur terre et j’ai trouvé ma maison
dans le ventre des montres. J’en ai fait ma saison.

Mardi 4 juillet 1995

Sojac
Juste un usage

 

Samedi j’ai passé une soirée inattendue dans la Zac-est. Céline m’attendait à un arrêt de bus, quand je suis arrivé à pied et déjà un peu bourré, parce que c’était compliqué à trouver, et c’est devenu inattendu dès qu’elle a ouvert le portail de son jardin immense. Inattendu : un coin potager, un coin fleurs, deux immenses pistes de boules, un bassin avec des poissons noirs et joufflus, une terrasse dallée déraisonnablement vaste sous des arceaux de lierre de vigne, prolongeant une grosse baraque qui n’aurait pas juré dans les montagnes de l’île Brune. Céline a sourit à ma bouche bée :
– je vis là avec mes soeurs depuis que je les ai récupérées, mais auparavant seule, oui. Ce n’est pas si grand que ça en a l’air, en fait l’espace habité ne recouvre pas tout l’espace habitable, loin s’en faut. Tout le bas c’est le restaurant de mes défunts parents, on est passé devant dans la rue  Bierce juste avant de tourner dans la rue par laquelle on est rentré. Tu n’as pas dû faire gaffe, j’ai fait murer la devanture, mais il reste l’enseigne. Et en haut il y a encore la cuisine d’été pour quand ils ouvraient notre jardin à leurs clients, et ne reste donc que la moitié de la surface.

Elle a ouvert une porte sur le coté de la maison et a donné la lumière sur une très grande salle de restaurant, à mi chemin entre l’auberge du fin fond de chez nous et l’hôtel de Shinning. Des tables et des chaises, des dessertes sous des bâches plastiques, un comptoir en rotin assez moche encore utilisé, toute la disposition avait l’air d’avoir été scrupuleusement laissée intacte depuis des lustres ; sauf le bar moche et tout un coin où vingt tables étaient empilées par deux, et surmontées des chaises pour faire de la place à un tatami et  à un drôle de truc que je n’ai vraiment réussi à identifier sur le coup. Un sac de frappe de boxe.
– Assieds toi au bar, je vais appeler les filles et sers toi de quoi entretenir ton ravissement, il y a à peu près tout ce qui peut se boire sur terre derrière le comptoir, les verres sont propres et le petit frigo marche si tu veux des glaçons.
– Je te sers quelque chose aussi ?
– je veux bien dix gouttes d’antésite anis dans un verre à soda, la petite bouteille est encore sur le comptoir.
– On the Rock ?
– On the rock.

Pendant que je comptais les gouttes de son antésite, elle est montée à l’étage et je l’ai entendue appeler «les mioches». Je me suis trouvé trois bourbons différents, dans des bouteilles poussiéreuses et j’ai dû frotter les étiquettes avec mon index pour choisir le plus vieux des trois : 1973 ça fait un bail, je n’ai pas idée de comment c’est censé vieillir le bourbon, du coup je m’en suis servi une lichette pour m’assurer qu’il ne fût ni passé ni poison ; c’est difficile de se faire une idée d’un goût sans lui laisser le loisir de prendre et d’invectiver toute la bouche, mais j’ai estimé que ça allait. Céline est revenue  et on est monté nos verres à la main dans ce qu’il restait de la maison, une grosse centaine de mètres carrés quand même, mais tous n’étaient pas foulés tous les jours. Céline guettait mes réactions à chaque porte ouverte, la chambre des garçons (je suppose les frères) servait de débarras, celle des filles , la plus grande avec une balançoire pendue à une poutre, la chambre de Céline en joyeux bordel et un salon de bric et de broc, sans télévision mais avec une chaîne stéréo impressionnante (enfin les baffles surtout, plats et hauts d’un mètre trente au moins), tout cela était sans ce qu’on appelle « le goût » et ne faisait pas mystère de n’avoir aucun projet comme soubassement, juste un usage. Ca puait la vie.

Les petites sont apparues toutes les trois ensemble de je ne sais où, et elles ont mis la table. Céline avait fait un repas sans viande pour tout le monde (elle est végétarienne, les petites aussi) sauf pour moi, j’ai eu en plus une cassolette avec du canard sauté et comme caramélisé, terrible, et je suis parti avec les restes dans un Tupperware. Céline m’a parlé comme tout le monde parce que je sers à ça, et pas comme tout le monde parce qu’il lui reste beaucoup de choses à dire. Je pense que je ne suis qu’au début de l’écouter en fait. J’ai assez vite discriminé les trois petites filles avec qui j’ai partagé bien trois heures, elles se ressemblent incroyablement et pas du tout en même temps. Celle qui parle et écoute comme une otarie c’est Isabelle, celle qui parle tout le temps c’est Tess, celle qui ne parle pas du tout c’est Léna. Elles sont allées se coucher à 21h30, parce que c’était fête et moi je suis parti à 3h00 du matin parce que c’était fête aussi.

Vu ce que j’avais bu Céline a insisté pour que je reste dormir dans la chambre des frangins mais j’ai décliné. J’ai tenté la bise pour la quitter, elle s’est raidie pour accepter et je me suis attendu à un moment sec. Ca a été moelleux ; elle sent le savon et son sourire gêné est une expression inédite de la délicatesse. Bref… Je ne sais pas du tout quoi en dire et ça m’énerve. Ca m’énerve.

Samedi 1er juillet 1995

Sojac
Mao, dix verres plus tard

 

Ce soir je sors, ça me gonfle. Je n’ai  rien glandé aujourd’hui. Mais rien. J’ai refilé les clés de ma grand-mère à mon oncle pour qu’il prenne le relai – marre d’aboyer. Il est peintre, on a parlé de ça. C’était chiant. Il a un talent fou, chose extrêmement répandue, et ça fait trente ans qu’il en vit (« je suis artiste lyrique et vis de mon état » – Banville ? Je ne sais plus). J’ai des toiles de lui à la maison, pas aux murs, derrière des étagères – il y a beaucoup de peintures chez moi. Son truc à l’oncle, c’est hyper beau, et quand on a fini de dire que c’est hyper beau, on n’a qu’un choix : répéter que c’est hyper beau. Déjà, l’avoir au mur, c’est faire de la place à un trompe-l’œil, à une manière de tromper un vide en en matérialisant un autre à l’identique ou presque. Et du coup j’ai du mal à imaginer ce que c’est, à peindre.

J’ai eu aussi Mouche au téléphone. On devait dîner ensemble hier mais elle avait annulé dans l’après-midi ; elle est malade. On a parlé de vidéo, de musique, enfin nos trucs à la con. J’étais assis sur mon dernier carton de livres, un saladier en pirex sur les genoux, mâchouillant froidement des nouilles froides. C’était bien. J’ai eu envie de re-travailler, et c’est le moment : je hurle en moi. Des fois je me dis que je suis d’une souplesse FOLLE, et ces fois là il faudrait que je me rappelle que la folie c’est d’abord totalitairement crade. Et comme avant, je trouve que le gens vont nus, et ça me dégoûte, je me ferme. Je me ferme. Je vais acheter un bateau qui travaille et qui craque pour vivre dedans, il y en a plein à vendre sur le vieux port. Pour le reste, un hologramme d’hormones et mon implosion dans les livres. Je me mure, allez, l’été en force. Je me mure.

Je suis un peu fatigué ces temps, je ne dis que ce que j’ai les moyens de dire au mieux. Mais telle circonstance atténue tout qui veut que je ne vive chaque jour que des lendemains de cuite, je bois brutalement en fait. Je suis une brute épaisse.

Sinon hier Mao a réussi à m’embarquer dans un bouiboui infâme, au motif dernier d’une tournée que je restais lui devoir. Ensuite il a entretenu mon débit, en remettant la sienne, et la sienne encore sur ma deuxième, ma troisième, ma quatrième tentative. Le monde fut flou, grésillant, et le pinard acide. La patronne avait laissé la bouteille sur le comptoir, avec la permission de nous servir et de tenir nous-mêmes les comptes. Elle était dans l’arrière salle, devant la télévision où passait un feuilleton mettant en scène le peu de tragédie accessible à une poignée de Nababs pétroliers du Texas. Les personnages y endossaient leurs névroses comme des destins. Et l’ostentation leur tenait lieux d’héroïsme ou de vilenie. Mao avait accroché ses aisselles au comptoir, comme un boxeur son coin. Quand il a fini de loghorer avec application, la vie à l’instant T, dans toute son épaisseur polyphonique, il a concédé : «Dada me quitte, ma vie est foutue». Alors j’ai remis la mienne, une manière de lui octroyer une pente de cinq ou six pour cent. Il n’a eu qu’à rouler jusqu’à moi. Je me suis ennuyé.

Sinon encore, j’ai rêvé d’une petite fille de soixante ans. Elle m’aspirait tout. Une genre de tique-garou en jupette.

Siège

Siège

Siège

 

Siège

Tu vois, toi, moi je sais que tu t’apprêtes à rire,
peut-être de ces tout petits rires qu’on perce
comme des cloques pour ne pas pleurer. Ou pire :
d’un rictus, cerbère adossé à la herse

abaissée à jamais, sur ton for intérieur,
et ne laissant plus passer que le vent soumis
à la forclusion des effluves et tiédeurs
à déplacer l’air pour le très peu qu’est l’envie

d’avancer comme sur le cheval de son corps
et sous la mort dans l’âme, si ce point de vue
valide seul la beauté des météores

catapultées sur les murs partout similaires
à tes yeux crevés de n’avoir jamais voulu
sabler les rouages de ta vie circulaire.