Vendredi 16 juin 1995

Sojac
Un tour à la campagne.

J’aurais dû me réveiller à Kyoto. J’ai vraiment été un précieux concours aux circonstances qui m’ont rendu là, estomaqué plus que piteux, à la fois révélé à moi-même et témoin gênant d’un peu tout : je suis super nul. Et mon aller-retour vers la joie, l’avion l’a commencé et le finira sans moi.

Hier pourtant la journée s’annonçait seulement trop pleine. Déjà parce que j’ai mal calculé le temps du tour à la campagne pour confier mes toutous chéris, pas prévu non plus l’invraisemblable slow-motion de  nos adieux déchirants, du coup j’ai dû faire en rentrant l’impasse sur le passage à carrefour alors que je voulais m’acheter une valise digne de ce nom (et un bermuda kaki, des jodhpurs, une machette, un casque coloniale et un guide de conversations courantes que j’aurais appris par cœur dans l’avion), j’ai bourré le best-off de ma garde-robe de kéké dans un immense sac à dos poussiéreux sentant l’humidité et prosélyte de l’anaérobie de ma cave. Et puis il a été pile l’heure de sauter sous la douche, de me nuer de sent-bon et d’un accoutrement flottant en lin pas cher, et zou, 20h00 je suis arrivé en courant presque  à la terrasse du resto frimeur où Barbalala et moi avions convenu de nous parler, une bonne fois ou à tout jamais je ne sais plus, parce que soit disant qu’on se parle et que ça va mieux, soit disant que la dépression n’est que la surbrillance d’un déni de la circulation.

J’étais le premier pour une fois, du coup comme je n’aime pas attendre j’en ai profité,  je suis allé faire pipi, par hasard que j’avais envie de, et ai par le fait dû entrer à l’intérieur et découvrir un gigantesque hymne aux soirées disco de la fin des années 70, à l’heure de gloire du quartier du palais, délabré à la masse d’arme du démodage, avec des wc au second étage en inox bleuté, une moquette suprématiste jaunie et dentelée aux mégots, des grands et des petits ronds oranges sur les murs, le bar, la pompe à bière, et surtout personne sinon le fantôme de Mike Brandt, celui là même dont « ma femme ne me parle jamais » (Désolé, il faut avoir fait ses humanités devant un poste en noir et blanc et seulement deux chaines pour entendre l’allusion). Et tout de suite, j’ai eu envie de m’acheter un caméscope, pour filmer ça : un regard qui bouge dans une friche de design, un non-droit du décoratif.

En revenant en terrasse, surprise : Hulahup pas de barbatruc, mais Liouba, sa cousine, juste éblouissante mais pâle et le souffle court, et qui me confirme qu’il y a un os comme je m’approche d’elle en mode bellâtre de classe Z :
– Ah tu es là… Barb’ a fait une connerie, c’est elle qui m’envoie…
– ah oui, ça c’est une vraie connerie.
– Elle a avalé des trucs, elle est à l’hosto.
Là bien sûr mon menton se met à peser 2,5 tonnes, mais je ne me rends pas exactement compte de ce qu’elle est en train de me dire, de ce que ça pourrait impliquer, je me rends juste compte qu’il n’est plus temps du tout d’arborer mes ambitions de Valmont du pauvre, que c’est même le moment ou jamais d’adhérer au diktat lénifiant du «il faut qu’on se parle». Alors j’ai commencé à bredouillé une soupe tiédasse de lettres, puis laissé passer un banc d’anges nombreux et lents en regardant ailleurs pour me donner du champ et réfléchir à la manière de rattraper ma joie initiale de la voir. Mais c’était idiot, mes regards subreptices m’ont vite assuré qu’il n’y avait rien à rattraper. En fait, toute essoufflée et pâlichonne qu’elle était, elle ne s’est jamais des-ourlée d’une banane contagieuse, exemplaire quant à l’usage que j’aurais dû avoir de mes efforts de mortification.
– Non mais ne t’inquiète pas, m’a-t-elle dit enfin, elle va bien. Elle adore les lavements et elle est immortelle.
– Ah bon ?
– Mais oui, elle s’est déjà suicidée plein de fois et elle n’est jamais morte. En fait elle se suicide chaque fois que… Enfin elle est très fleur bleue quoi…  Le contraire de moi.
Là j’ai vraiment levé le nez, Liouba était, comment dire ? Radieuse…C’est ça, elle irradiait quelque chose de la lumière versée sur elle après une nuit noire, la grâce peut-être, quelque chose de l’endroit où elle en était touchée, mais éclatée en coroles, en pétales sol/air, évaporée dans des gouttelettes pour le givre. Traumatisante. Je lui ai proposé un drink, mais elle a préféré un diabolo-fraise.

C’est le téléphone qui m’a réveillé en début d’après-midi tout à l’heure, je l’aurais bien laissé sonner jusqu’à ce que mort s’ensuive, mais Liouba était déjà debout, en culotte (mon dieu), en train de m’apporter le café au lit, elle a décroché en passant, a dit «ne quittez pas» et m’a tendu le combiné en tirant sur le fil torsadé. C’était Adèle, alors j’ai raccroché. Et j’ai tiré la prise du téléphone jusqu’à nouvel ordre. Un vrai con d’élevage.

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