Samedi 10 juin 1995

Sojac
Le parvis de la gare.

 

Hier j’ai annulé le musette, je crois que Mouche ne m’en veut qu’autant qu’elle sait que mon inépuisable besoin de solitude du moment n’est en rien redevable de quelque état créatif précaire où j’ai pu naguère donner l’illusion de me trouver. Elle sait, elle sent, une panique ontologique à ma portée et se demande ce que je suis encore en train de gâcher.  «Tu m’emmerdes, m’a-t-elle dit, tu es filandreux ces temps au point que je ne sais pas combien de temps encore je vais faire l’effort de te reconnaître». Elle a raison bien sûr, mais dans la foulée j’ai annulé aussi ma participation au week-end «camping et rock’n’roll», mais là je n’ai déçu personne. Au contraire ça a été une aubaine pour Nelly la dingue qui passe tout à l’heure me confier son ignoble petit chien (un teckel cruel) à garder pour le week-end.

Du coup hier soir, libéré de tout, et enclin à le rester, à ne donner mon attention immédiate qu’au rien auquel je suis dédié tout, j’ai voulu retourner à «l’Ouenpo» (ouvroir d’ennui potentiel), une cantine des arcades du Palais d’été où j’ai connu mon seul émoi amoureux avéré (c’était il y a moins d’un an, un siècle de là où j’en suis), mais ces chiens d’infidèles ont revendu le fond et le nom à des investisseurs en bistroterie qui en ont fait tout un cinéma autour des Lumière (Louis et Auguste), des tartes salées et micro-ondées minutes sur un lit de mesclin en sachet, et des vins sans caractère à très cher, c’est bondé tous les soirs, hors d’atteinte le week-end, un rassemblement de seigneurs télégéniques qui se regardent et ne verraient personne. Bref, il y a de la cuisse, mais je sais d’où je viens et n’y retournerai pas. C’est vrai que ça a du bon l’irrémédiable, au moins il n’aura rien moins fallu.

En rentrant à pied, je suis passé par la gare, espérant y croiser Mouche (qui y a établi ses quartiers d’été). Elle y était, sur le grand parvis à faire ses photos – en l’occurrence, elle tournait autour d’un petit chantier protégé par des barrières métalliques et avait l’air de chercher un angle pour shooter un grand bidon très coloré, ou peut-être d’aménager le meilleur espace entre elle et son sujet, de manière à ce que le hasard prenne ses aises, les pieds d’un voyageur, un pigeon, une valise sauvage emballée : l’incident puisque c’est ça qu’elle cherche. A vrai dire elle avait aussi l’air un peu sioux, minaudant ses intentions, furtive et faufilante dans l’approche, aussi bien on pouvait imaginer qu’elle s’employait à capturer le bidon par surprise. Je me suis arrêté cinq minutes à distance, je ne voulais pas la déranger – je ne fais pas parti des incidents qu’elle souhaite quand elle bosse. Je n’étais pas seul à la regarder, en fait tout le monde était au spectacle, avec aussi les égards hautains dus aux curiosités, et j’ai pensé solidairement aux autres, mais plus tendrement : cette fille est dingue.

J’étais dans le quartier des agences de voyage, alors j’ai acheté des vols en avions et du sommeil à l’hôtel, j’ai trouvé ça furieusement moderne, on ne pense pas qu’on va voler et dormir, on n’a pas d’avenir quand on le conçoit avec un commercial, on n’a pas d’histoire ou bien c’est qu’on la prévoit comme oubli.

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