Dimanche 4 juin 1995

Sojac
Ranger mes affaires.

 

Je me redresse en ce moment, je le sens. C’est pathétique. Je passe la plupart de mes journées, et les nuits presque entières aussi à vaquer de ma table d’aquarelle au téléphone, comme un canasson en longe, mangeant des nouilles froides dans un bol en pyrex, debout et regardant le mur, sur le fond sonore des chiens qui mangent aussi, une fois par jour aussi, je ne sors quasi que pour acheter mes clops, pour les répétitions quand elles ne sont pas annulées, ou faire un crochet par chez Nénesse mais pour être limite désagréable avec tout le monde, les neurones à la température idéale pour tenter le quinté + dans la troisième, flottant de cette sorte de sociabilité qu’on doit pouvoir prêter aux sardines ou aux gnous. Eperdument enclavé. Le summum c’est les moments au téléphone : j’ai un vieux modèle, à fil torsadé, plein de faux-contacts qui m’astreint à son assez peu exaltante proximité. Et donc de 22H00 à 4H00 du matin parfois, je suis allongé sur le dos dans un couloir (et l’obscurité), à m’abîmer dans la nuée grise du plafond, et à me caresser langoureusement une côte, sans doute pour être évocateur sans anticiper rien (d’accord, les doigts anticipent, mais vu l’effecteur, se promettent assez peu. Et s’y tiennent. La côte par contre, pauvrette, on ne lui a jamais fait ça, elle doit croire que ça y est, que je m’attelle à lui révéler sa pyrotechnie érogène – mais non (hé ho)). Je me couche sans en avoir physiquement une seule sensation. Y’a pas : l’amour ça rend beau. Bon, il ne faut pas exagérer non plus, il m’arrive plein d’autres trucs bouleversants : je ne vomis plus, c’est très mauvais signe, je ne bois plus assez. Sinon j’ai dégivré mon frigo, mon assureur m’a appelé pour un dégâts des eaux, mes nouveaux voisins ont installé une tente simili touareg sur leur terrasse pour pouvoir jouer du tambour avec leurs amis, ils sont très gentils et très jolis, c’est lui qui étend la lessive, c’est elle qui achète le pain en rentrant du travail, je ne réponds pas aux messages après le bip sonore des copains et copines, et j’aurais presque envie de lire mon horoscope – mais je ne m’en abstiens que parce que j’ai peur. Punaise je crains à ce point que la musique de Rica Zaraï me ferait pleurer.

Et il n’est pas exclu que je parte quelques jours au Japon.

Hier j’ai voulu sortir de ma circulation usuelle, et je suis allé dans les ors et le feutré de la Bibliothèque Royale pour réfléchir à ma vie mon œuvre sans être dérangé. Enfin réfléchir, c’est un bien grand mot ; on m’aurait laissé dans un champ à regarder passer les trains, à la fin de la journée j’aurais encore été infichu de dire «meuh». J’ai eu bout à bout une seule idée à peu près claire : et si je me contentais de ranger mes affaires, de laisser un pamphlet, un petit recueil de sonnets, un seul sonnet, un seul mot, «dégouté» est déjà pris, ou alors pas con, quatre mots : «dégouté est déjà pris». Dans les faits tout est plié, en chacun de nous, tout. Et ce n’est même pas dommage. C’est tellement insupportable la plénitude d’un sentiment, d’une qualité mineure, d’un petit charme, la beauté céramique ou le dégoût. Personnellement mon seul super-pouvoir avéré, c’est que je sais danser tout Jo Dassin et que j’ai une poigne terrible. On se souviendra qu’il ne faisait pas bon être le couvercle d’un bocal de cornichon avec moi. Ce n’est pas si mal.

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