Jeudi 1er juin 1995

Sojac
Un apéro de feignasse.

 

Plus je connais les hommes moins j’aime les aubergines. Il y a aussi tous les jours des gens qui apparaissent et là maintenant je crois que j’aimerais bien trouver quelqu’un d’autre qu’un nouveau chien par terre. Un chanteur ou une chanteuse. Ou alors un truc tout-en-un comme une lampe magique ou un bracelet élastique. C’est vrai que je peux essayer de faire sans. Mais ça ne m’arrange pas, je chante de plus en plus mal.

Adèle m’a appelé en pleine nuit du Japon mardi, c’était le jour pour elle, on a parlé deux heures. Elle a un plan pour téléphoner gratuitement à si longue distance et je sens qu’elle est bien partie pour s’en servir. Du coup hier j’ai annulé ma soirée hebdomadaire avec Barbalala, un message un peu sec sur son répondeur, «je t’expliquerai», je ne sais pas quelle marge effective la simple décence me donne pour trouver une explication plausible maintenant. Eventuellement que j’avais un rendez-vous professionnel. Le fait est que j’ai bu un apéro de feignasse hier soir avec Marc, l’homme de sa vie à Lydie, et qu’il maintient qu’il veut produire mon prochain 33t. C’était pas mal, enjoué, alcoolisé, et le climat était à l’humour pratiqué comme un concours de bites, mais j’ai pu entrevoir des horizons de catacombes splendides au verre de trop. Là, pour cette première fois, on a juste pris le temps d’être déraisonnable. Marc est un grand gamin trapu et gourd, mais gossebeau fashion dans sa tête, sous amphétamines, et qui bosse 84 heures par semaine, dort trois heures par nuit, séduisant comme un crevard et qui imite à la quasi-perfection Claude François – et il danse pour nos pâmoisons pareil. Il est terrifiant de spontanéité et d’indifférence, un doigt sur le givre, jamais plus, et m’a déjà fait rire aux larmes quelques fois, le salaud. Il voulait surtout savoir la nature exacte de ma relation avec Lydie, je l’ai rassuré. Pas lui. A vrai dire, je le trouve un peu trop branché fifilles pour tester ma loyauté, c’est même le fin fond de tout son commerce, mais on a pu parler d’autre chose, de la vie, de l’avenir tout ça. Il m’a dévidé ça sans chichi : c’est des projets de 10000 boules par mois et de très grosse voiture très véloce… C’est sûr, ça ne sert à rien d’élever un yorkshire si tu ne peux pas lui acheter un petit manteau. On remettra ça. Je l’aime vraiment bien.

Sinon Mao m’a écrit. C’était dans ma boite ce matin,  sûrement des genres de confessions, d’appel à l’aide, mais je n’en suis pas sûr. Je ne suis pas Champollion. Il faut que je le voie et que je l’entende. Mais j’ai peur d’arriver trop tard. Parce que notre «froid» a été long cette fois, et qu’il ne s’est pas dispensée d’un long moment de nuit, que la petite aube de nos derniers contacts a laissé comme un recoin ; sans éclairage : il s’est peut-être passé cependant des oracles dont je n’aurai pas la clé. Et qui me laisseront à distance. Je suis bien sûr qu’il ne m’eut pas écrit s’il n’était pas déjà convaincu de m’avoir quasiment semé d’avance. Je crois que je vais plutôt me prendre une murge avec Dada.

Je bosse trop, suis fatigué. La fatigue, ça compte probablement beaucoup dans le fait que mon ressentiment fléchisse. Mal à l’aise, me laisse évasivement annexer par une blonde féerique que je ne regarde même plus sinon du fin fond de ce qu’il me reste de bonté (elle est jeune, elle est belle, elle m’annexe avec délicatesse, ça me fait du bien), je reconquiers mon intimité dès que je la quitte. Bref, ça sent le tiède, du mélange têtu du très chaud et du très froid. J’estompe, c’est moche, je me fais à tout : je n’aurai jamais d’enfant, mes spermatozoïdes, eunuques  décapités, n’ont trop souvent ni queue ni tête, beaucoup sont mort dans mes coucougnettes, les autres se rêvent saumons, sont boiteux, tortueux, chrétiens de gauche, lecteurs de Télérama ; voilà, mes spermatozoïdes n’ont rien dans le slip. Je me suis fait à ça une fois pour toute, et en ce moment ça modélise toute mon appétence.

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