Archives mensuelles : janvier 2015

Lundi 8 mai 1995

 

Sojac
la cuisine chez Mao

 

Samedi soirée chez Mao, entre hommes (Dada et Pétrus avaient une sortie de filles). Il y avait l’ami Marc (l’homme de sa vie de Lydie) avec nous. C’est quelqu’un que j’aime bien, mais que le vin dispose aux petits mouillages, aux lagons gris. Donc pas de zonzoneries d’abord, c’est à peine si on a fait de la géographie projective avec nos diverses flaques de blanc sur la toile cirée. Marc, quand il ne tient pas son bistrot Fashion, est compositeur pour la pub petit budget, la com’, les jeux vidéo, parfois pour les films où les réparateurs de photocopieurs ont des bites instockables et des morgues de sales cons. Pour en arriver là, il a fait des études évidemment, le cursus type : conservatoire-IRCAM-dépression nerveuse. Surtout il est ingénieur du son, a un studio d’enregistrement d’esthète dans la cave de son bar, aime beaucoup nos chansons. Il est fou de Lydie et je crois que ça compte beaucoup dans son intérêt pour nous. Mais on a parlé d’autre chose.

On a refait le monde tranquillement (un monde moins cruel, plus juste, poétisé à mort, et où les oranges s’éplucheraient toutes seules) en mangeant avec les doigts des beignets de courgette, des beignets de calmar, des beignets de crevette, des beignets de pomme, des beignets d’ananas. Mao est un cuisinier d’avant-garde qui n’œuvre qu’en séries obsessionnelles et jusqu’à épuisement du motif ; je garde un souvenir étincelant de sa période nouilliste et aujourd’hui je le sens à même de dépasser rapidement les enjeux d’un beignetisme académique, d’aller au beignet de potage, au beignet d’écureuil empaillé, au beignet de cheval sur pied. Je crois en lui.

Ensuite on a raccompagné Marc chez lui à pied, pas loin. Il vit chez sa grand-mère. En revenant, Mao avait bien assez rongé son frein, alors on a réaménagé le message floral d’un rond-point urbain, lequel à la base signalait la « fête des mères dimanche 28 mai » avec des fleurs blanches sur fond de fleurs violettes. C’est super astucieux la typographie d’un rond-point, les fleurs se donnent en bouquets denses et monochromes dans des pots plastiques carrés et encastrés dans une trame fixe en métal. Pour changer le message, il suffit de déplacer les pots comme des points amovibles de tapisserie. Ca nous a pris deux heure à peu près (C’est un peu long, mais il fallait se planquer dès qu’on voyait des phares), pliés en deux mais sans rigoler plus que ça, nous avons obtenu « elle m’a fini vite et mal » en deux lignes, avec des jours bien sûr. Mais lisible. C’était assez beau, de nuit.

Ce bien peu de poésie nous a laissés épuisés ; et passablement crottés. Et ça, c’est une révélation.

Vendredi 5 mai 1995

 

Sojac
Un enterrement de première classe

 

Pas bu depuis mercredi, depuis la soirée et la nuit avec Barbidule ; c’était doux et débile comme un petit déjeuner à l’hôtel. Elle est ultra mimi, une Barbie finaude, l’esprit braque et le pantalon rose, et ça commence plutôt bien cette affaire, des petits post-it rigolos cachés dans mon sac et mes poches pour garder la bulle de pression entre les deux traits, cette sorte de calamité qui me colle aux gestes quand je m’assigne des tâches à la mesure de mon environnement, et ça va tordu comme tout, bancal, névropathe, je merdoie un peu tout par passion de la mésestime. Heureusement qu’elle en veut, et qu’elle agit donc souvent pour deux… D’ailleurs j’aime bien. Je crois que je vais me laisser en roue libre quelques temps.

Ceci dit je crois qu’au fond en ce moment je ne suis pas non plus  capable de m’embarquer où que ce soit. Alors le non-lieu de l’érotisme dont ça semble être l’issue la plus crédible… Au mieux je suis un engrais pour la terre, au pire je me plains des moissons ou du vent s’il daigne. Ca passera, c’est probablement lié au sevrage, à la fatigue du manque de sommeil corollaire. Et sous peu je sais que je serai à nouveau essentiellement étonné de constater que j’ai un crâne au-dessus de l’étendue de peau qui est mon être au monde, uh uh uh. J’adore ce qui se passe.

Tout ce passe comme ça d’ailleurs en ce moment.  Je sors avec des noceurs conséquents, je pose mes mains sur des hanches, parle comme ceux qui n’ont que la glaire pour se perpétrer, troquets, contre allées, le canapé de Mao, messages-textes, running gags, à oilpé sur le parking du a wizard a true star à trois heure du matin, un seul goût à la bouche, le vitel-fraise mêlé à la sueur sèche de la fièvre qui point jusque sur mes lèvres (je brûle dedans, je dois y suinter, mais je reste sec et inodore – collant). Bref, je n’écris plus et vis ce qu’on vit quand on n’écrit pas ; ma morale est celle du clan que je me suis fait, le clan est pensé dans ma bouche, et c’est un enterrement de première classe pour ma langue. Va leur dire toi, sans cracher dans la soupe.

Sinon ouvert le carton arbricide, celui où j’ai tassé à mort mes blocs de toute la stérile époque îlienne ; 23 carnets qui n’ont pas produit un texte, faute de temps, faute de tout, et que je tenais jusqu’à hier soir pour une loghorrée méchante et plaintive, entrecoupée de transes cocaïnées et d’affaissement de viande saoule – ce que c’est d’ailleurs, essentiellement. Mais bon, on va dire que j’ai eu saturne dans la Vème maison du capricorne pendant cinq ans, parce que j’aime bien avoir un point de vue crânement scientifique. J’en ai fait deux piles bancales par terre à coté de mon bureau, et commencé à les feuilleter en diagonale et à tâcher d’engendrer des collisions d’images, d’impressions, et me suis rendu compte qu’à défaut de travailler, j’ai été travaillé comme un bout de bois pendant que je me taisais. Je vais recopier au propre le recopiable (putain j’en ai pour des mois), et je sais déjà pouvoir tirer une ou deux chansons de cet écrémage là, alors que je ne l’ai pas feuilleté une heure. Tendresse pour ma main fourbue.

Et la question du «qu’écrire ?» me paraît valoir un entrechat bâclé, contre une heure à la barre.

 

Avoir part

Avoir part

C’est à s’enfoncer tous les matins sans recours
dans les bouchons de l’axe Nord-Sud, vers le pont
Pasteur, ou les accès au tunnel et à Lyon
centre, c’est à savoir qu’on en a au moins pour

une demi-heure pour les deux kilomètres
restant jusqu’au bas de la montée vers Caluire
et sa libération mesquine – à faire hennir
tous les chevaux de la troisième et à repaître

l’ami Habib en boucan tremblé – c’est à tendre
à se tailler des trémies dans la masse même
minéralogique, et l’enjamber ou la fendre

par le milieu, et, las, c’est à n’en pouvoir mais
qu’on sauverait le monde du seul anathème
pour y avoir part autant. Et s’il avançait.

 

Mardi 2 mai 1995

 

Sojac
Chez Nénesse

 

Crispé de froid alors qu’il fait beau comme jamais, crispé de froid mais pas que, crispé tout court sur un état que je n’arrive pas à dépasser et qui a l’air d’induire et de participer d’un long silence, d’une population entière consternée. Quelqu’un s’approche tout doux, quelqu’un est douceur, ses sourires percent une croûte sèche derrière laquelle il n’y a rien. J’existe deux heures par jour dans une légère ivresse alcoolique qui me laisse m’ébattre et m’étirer. Je feins d’exister au casque – Robert Wyatt est mon veau d’or depuis lurette, je finis quasi tous mes jours avec sa voix qui me coule dans la nuque. A ce point ce n’est plus une BO, c’est une intimystique appliquée. Mais Robert Wyatt ne me parle plus de personne. Je suis fatigué, j’ai froid, je bivouaque et je sais déjà que je suis dans une impasse. J’en arrive limite à me dire, mais alors là faut vraiment que j’arrête de boire, que je suis peut-être déjà allé au bout de tout, et ne me reste plus qu’à revenir de seulement moi, parce que moi ce n’était que ça.  C’est sommaire l’alcool, en fait.

Cependant j’ai commencé » à déballer mes cartons, tombé ce dimanche dans les premières maquettes et les tombereaux d’ektas de «l’œuvre» peinte, dix ans pour cette bulle de savon, et l’impression de durer dans l’asthme qui l’enfla, et d’espérer encore quelque chose de l’effet de serre. Ca m’a glacé. La peur de manquer, que le sol se dérobe au pas de trop, au pas de coté, le vertige face au vide en haut, la menace du miroir sans tain si naguère je ne m’étais permis, en lieu et place, que de m’asseoir dans le noir pour me froisser la tignasse à deux mains, je me suis trouvé malade jusqu’à la méchanceté contre soi : l’ennui. Et une vie une œuvre ça m’a paru laisser peu de geste et moins d’élan encore au non-pathologique.

Ca m’a glacé.

Cependant Mao veut m’emmener à Berlin, quatre jours à pêcher, peut-être des perles de culture, peut-être de manière plus intransitive, de toute façon à éprouver autant le sas de la peau à la chair que la madérisation du besoin en désirs. Cependant Mouche m’a demandé un texte pour le catalogue de son expo à venir, qui ne dirait rien de sa peinture, mais me laisserait la place du mort embarqué dans notre penchant commun pour les copeaux, les cicatrices, les écorchures et les carottages. Percer ou rechampir, mes potos me dénient le droit à l’opacité. Ca m’a glacé.

J’ai relu aussi une mini ramette de mes textes et me demande comment j’ai pu croire que ça, ça peut faire des chansons. Pop au surcroît. La tringle de l’alexandrin fait tenir un voile pour faire aller de traviole la roue obsessionnelle, une espèce de fausse monnaie, pas sonnante – juste trébuchante. Faudrait que j’écoute un peu mieux la musique que les mots sont censés outrer, au lieu de les écrabouiller les uns dans l’autre. Quelque chose comme ce que dit Léopardi : « sortir la poésie de la détermination du langage, pour l’élever à l’indétermination de la musique ». Bref j’ai encore du taff pour être le Mike Brandt de ma génération.

Ce soir chez Nénesse, je me suis installé en terrasse, à distance raisonnable de mon amoureuse éperdue (en ayant soin de m’assurer de l’opacité d’un platane entre nous) à qui j’ai tout de même fait signe que ouais ouais à demain tu penses. Et puis j’ai attendu Godot jusqu’à la nuit : Zaï zaï zaï zaï !

De toute façon je m’en fous, il y aura des jours où il fera jour.

Samedi 29 avril 1995

 

Sojac
Intermarché

 

J’ai zappé la répétition jeudi, je suis tellement «pourri» en ce moment que personne ne m’a demandé de comptes, même pas Dada qui est pourtant ma mère de substitution préférée. Là, j’étais juste fatigué, et pas eu envie que la fatigue ordonne trop mes humeurs à sa traîne. J’ai des envies de joie plutôt, de tour du monde sans toucher l’élastique, d’attaquer la rade de Toulon avec un pédalo. La fatigue me tirait pas les pieds, je lui ai mis la misère : volets baissés dès 17h00 une camomille, Radio Ethiopia, Easter, Horses, et un bout de waves, en tripotant ma bibliothèque sans conviction, la tête à me perdre, à prendre un avion pour toujours, bon un petit peu de vin blanc, hein, mais à 4 heures, hop, un suppo et au lit. Je suis lessivé. J’ai rêvé d’une chambre d’hôtel, d’un harmonica en nerfs et en peau, du Japon, et de Rodez (France), à un moment il y avait Tristan et Iseut qui se faisaient une soirée plateau-télé – difficile à interpréter, sauf à confirmer que décidément je suis hyper romantique comme gars. Ca me perdra. Enfin, j’espère. Je me suis fait pote avec Pastor, le type qui est assis (c’est son job, je crois) devant l’épicerie avec sa chienne très douce, et qui boit des canons en nous engueulant et nous insultant en créole. Je lui ai payé une mousse fraîche, et l’épicier m’a prêté un tire-bouchon et un gobelet plastique pour que je me serve un peu de ce somptueux vin blanc à 3 balles que j’achète chez lui. On a trinqué, métal contre plastique, ça a fait zbong, et maintenant Pastor et moi c’est à la vie à la mort, et, non, je ne suis plus obligé d’aller me faire enculer, c’est acquis. Ca fait du bien, c’était contraignant quand même tous les jours – surtout pour me faire livrer le gravier.

Hier, guère mieux, j’ai fait mon possible pour tenir mon rang avec le groupe, notre batteuse est géniale, mais j’ai du mal à en être sûr ; je n’arrive pas à la regarder. Même à la dérobée. Ca m’échappe un peu mais elle me met mal à l’aise. Ensuite alléluia, Intermarché en fin d’après-midi, m’intégrer à mon espèce, il faudra que je m’achète un survêtement pour la prochaine fois. J’ai trouvé des cadeaux pour les cinq ans de ma nièce (des tongs marguerites, des lunettes de star et une petite panoplie d’étudiante en psycho pour sa Barbie) et j’ai obtenu à l’arrachée un peu plus que le bonjour et l’au revoir de cette jolie caissière très blonde de la timidité rougissante de laquelle je suis timidement amoureux rougissant depuis… pfou… une bonne semaine. Quand j’ai eu fini de décompacter mon caddie sur le tapis de caisse, et pour m’occuper les mains pendant que ses yeux et les miens azimutaient leurs races, je me suis confectionné un petit badge comme le sien à peu près, avec un bout de papier plié en deux, la moitié vierge enfilée dans la poche de ma chemise, et « Léon – client » exhibé en capitales pour répondre à son « Machine – Hôtesse de caisse ». Et donc révélation : le sourire crétin est extrêmement contagieux ; et pérenne.

Le soir, rien de spécial, on a bossé chez moi une chorégraphie pour l’anniversaire de Bec à la mi-mai. Lydie à la baguette, les filles en front-line, Mao en soliste et moi je ne sais pas, je ne sais pas, je ne sais pas. Pour la musique on a choisi le « signed sealed delivered » de Stevie Wonder, la grande classe. Mao voulait un truc plus avant-gardiste mais notre simili danse des canards sur  » Mekanïk Destruktïw Kommandöh », ça le faisait moyen. Sinon, Nelly m’a embrassé sur les dents de devant, mais je crois qu’elle ne l’a pas fait exprès.

Rien à voir, mes mains ont pris un coup de vieux, je remarque ça à l’instant, leurs dos se sont fripés, il leur manquerait des tâches brunes pour parachever le tableau. C’est très joli. Je suis surpris que le temps n’ait trouvé que cette prise là, quasi oublieux du reste, je le trouve vraiment gracieux et j’ai presque envie d’apprendre le piano pour lui retourner sa grâce.

S’ouvre

S’ouvre

De retour de Dommartin, un dimanche soir
Où j’étais d’astreinte – j’en avais sué sang
Et eau au fond du drain de l’A6 qui répand
De la bagnole dans Lyon comme un entonnoir

Inversé – d’ailleurs à la sortie du tunnel,
On dirait la ponte massive d’un insecte –
Ses oeufs préoccupés, ou du moins qui affectent
Cette allure à être d’une pluie torrentielle

D’univocité et qui est d’avant-hier.
Le mien pourtant se fissure et s’ouvre d’un coup
Au beau milieu du pont Galiéni et libère

Le regard du mort : putain, putain que c’est beau !
La terre,  l’eau, le ciel sont léchés par en dessous
Par un démiurge qui s’est fait les yeux d’un chiot.

 

Mercredi 26 avril 1995

 

Sojac
Mouche et moi

Hier la jolie Barbara a laissé un message sur mon répondeur pour se navrer d’être contrainte d’annuler notre rendez-vous de ce soir. Elle a sa cousine préférée qui est de passage sur l’île, qu’elle voit très peu, mais qu’elle peut aussi éconduire si vraiment je n’ai pas d’autre soirée de libre. Elle tient vraiment à me voir, et me le dit avec sa voix qui a plus d’haleine que de cordes vocales : «Rappelle-moi, s’il te plaît, mon Léon». Je suis son Léon, je suis très ému. Je ne l’ai évidemment  pas rappelée.

Je l’ai vue chez Nénesse (c’était sur mon chemin) et je lui ai donné rendez-vous pour mercredi soir prochain. En fait j’y ai laissé un bon bout de l’après-midi après la répétition, c’était assez drôle parce qu’il fallait visiblement qu’on soit discret. Il y avait sa cousine accoudée au comptoir (une très (très très) jolie fille, encore plus jolie qu’elle), son patron pas loin, des clients partout, et quelque chose comme une réputation à se refaire depuis la dernière fois. On a été discret, on ne s’est dévoré des yeux qu’en coin, mais tout le temps. Je me demande quelle part a pris dans ma motivation la joie mauvaise que j’ai éprouvée d’abréger ce suspens entre nous en une minute chrono, le temps de caler nos agendas devant tout le monde, alors que ça faisait bien deux heures que ce bellâtre enfariné de zippo l’entreprenait brillamment au comptoir. Je n’aime pas ce type, bel esprit, furieusement moderne, déstructuré avec soin, cette perversion qui se donne des airs à éprouver les tabous, mais pour s’assurer de la permanence de la loi. Et puis une belle situation – pensez, éthologue au C.N.R.S. (il n’y a pas de quoi frimer, l’éthologie c’est comme surprise/surprise, mais avec des animaux). Surtout c’est une dame patronnesse : de beaux élans de cœur, mais de ceux qu’ont les nantis pour les ouailles qu’ils se choisissent.

Bref j’ai fait un truc de grand mâle. Y’a pas : c’est beau l’amour.

Je suis passé ensuite à l’atelier de Mouche pour une piqûre de rappel, montrer ma gueule ; c’était plein des artistes (locaux et en résidence) dont elle s’est fait un élément pour flotter professionnellement. Je dis «plein», mais on n’était pas si nombreux, c’est juste que les artistes ça occupe de l’espace, c’est des présences support/surface au monde. Dommage, pas pu voir les avancées du chantier de mon übercops, mais bon, on a le temps, pour l’instant je ne suis pas au niveau. Il y avait une jeune polonaise belle comme un Vermeer, d’anciens paltoquets reconvertis en «vieux singes», un autre qui était resté plus juvénile que tous ses contemporains réunis et qui m’a photographié les pieds une bonne partie de la soirée par engagement dans le rien de rien dont il a accepté de se faire une perspective artistique – probablement par désespoir anticipé.

Mouche était superbe d’ennui et d’humeur à rire dans ses poings pour ne pas être plus irrémédiablement teigneuse ; j’adore cette bonne femme là, mais je ne suis pas resté assez longtemps pour le lui rappeler à la faveur d’un sursaut de lucidité d’avant coma éthylique. Je me lève tôt, alors je suis parti à 23H00 avec une mauvaise salade de riz dans une boite plastique et un gâteau à base de biscuit trempé dans un alcool pour Tonton flingueur – mais ça je l’ai jeté, pas envie de perdre la vue, ou mes dents. Ou les deux.

Je suis parti surtout avec un souvenir opportuniste de Man Ray : cette photographie d’une femme-violoncelle. Mais l’image que j’en avais bougeait. Elle tournait complètement la tête vers moi pour m’arracher les paupières dans le trou noir de ses pupilles.

Il faut que j’arrête de boire. Ou que je tombe éperdument amoureux.

Dimanche 23 avril 1995

 

Sojac
Barbara

 

Je crois que jusqu’à hier  j’avais définitivement établi mes quartiers d’hiver dans le rade à coté, «chez Nénesse» – j’adore ce nom là, juste pour m’y laisser éhontément intimider par Barbara, la jeune femme qui y sert le soir, en me disant qu’elle allait finir par se lasser – parce que l’étrave sur laquelle elle a l’air de vouloir s’ouvrir en deux, c’est mon immobilisme. Elle est jolie, elle fait des jolies gestes, elle m’offre des verres, danse en me les apportant (sur Phil Collins, c’est dire si je me sens plus qu’opportun, carrément élu pouf pouf), me prend en photo avec son chapeau à elle sur ma tête à moi, bref elle «connaît les hommes» et foire donc un peu tout, déjà en faisant l’impasse sur son immensité : elle est décolletée sur effectivement quelque chose de l’espèce commune de l’adoration, mais ourlée cependant et par mégarde sur l’infini accessible dans cette vie ci : une fouletitude de grains de beauté sur une peau qui transmet le froid d’emblée et dont six ébauchent une grande ourse pour sa petite omoplate saillante comme un rim de caisse-claire. Elle est volubile, tendue, dispatchée et ses sourires empestent la tendresse à tout prix.

Du coup j’ai des petites envies de petites musiques pour l’hiver, je claque dans mes propres bras toutes les deux heures. Jusqu’à hier J’aimais bien l’idée d’écrire mes textes ici, pour être interrompu, le temps qu’elle voudra m’interrompre, par cette jolie petite bonne femme à nounours, avec son petit bidon joli, sa petite voix, ses petites mains, ses petits sourires – sans blague elle accumule une grandeur de la foultitude des petiteries sans petitesse dont elle s’est fait comme des origines. Ca aurait à mon sens pu ordonner un ébrouement continuel. Et des textes légers.

J’ai vraiment cru que je pouvais passer l’hiver comme ça. Planqué.

Mais hier à la fin de son service, au lieu de filer comme elle a l’habitude, elle est venue s’asseoir à ma table. Ca m’a vraiment stupéfait, mais on a parlé d’autre chose et c’est allé mieux. Elle a beaucoup parlé. Je l’ai cependant regardée, scrutée, on a fait jaser les piliers du comptoir là-bas, qui nous ont fait jaser aussi, et si être c’est être perçu, on pouvait donc tous, symétriquement, aller se faire foutre. Sauf moi : la rumeur est mienne.  Lancé comme j’étais avec elle, et l’appétit venant en buvant, j’aurais bien fait couler quelques-uns des petits bouchons de la situation pécheresse, mais elle était attendue ensuite pour le dîner de fin d’année de son club : elle fait de la boxe française, elle est championne de l’île sud dans sa catégorie de poids. C’est à dire à peu de chose près la mienne. Comme j’en ai fait aussi il y a longtemps, on a parlé essentiellement de ça, c’était moyennement passionnant ; mais bon au départ je crois que j’étais d’accord pour m’en tenir à la moyenne.

Quand l’heure a été venue, je l’ai accompagné à sa voiture. On s’est arrêté sur le kiosque de la place, où j’ai commencé à me dandiner autour d’elle, en alternant garde et fausse garde, ks ks ks, et en la taquinant avec des petits directs gauches de rien du tout à son haleine. Elle a souri et a fait un tour complet sur elle-même, qui aurait été strictement imperceptible si elle avait laissé ses deux pieds au sol. Mais non : j’ai juste eu le temps d’interposer mon nez, et bien m’en a pris, sinon j’aurais ramassé sa NIKE dans la tronche. Bon bien sûr elle a tapoté tout doux, une caresse, just do it, mais comme je suis un comique énôôôôôrme, je suis tombé à la renverse. Et elle m’a trouvé comique, énôôôôôrme.

Elle m’a aidé à me relever en me tirant sur les bras, et avec l’énergie cinétique engrangée, on a été obligé de s’embrasser sur la bouche. C’est terrible la science pour ça.

Fallait qu’elle file, dommage parce que j’avais les mains en crabes qui étaient bien tentés de courir de traviole en regardant tout droit. Alors on s’est infligé la galoche tournante hollywoodienne, celle qui dit :
– Nous nous reverrons, parce que c’est dans le scénario, Scarlett.
– Zarma, Clarki, tu sais parler aux femmes.
Et je l’ai regardée partir en la trouvant belle, vraiment, et en me demandant combien de points de masse volumique j’avais perdus en augmentant localement de quelques millimètres cubes. C’était consistant comme pensée à l’instant T.

Voilà, elle n’est pas de service le mercredi, on a rendez-vous, mercredi c’est vite là, je ne vais pas avoir le temps de bosser mon fouetté-figure. Mais tant pis.

Ca, c’est fait.