Samedi 20 mai 1995

 

Sojac
Un bar cossu du port

 

Mercredi, avec la demoiselle on s’est pris de débarouler jusqu’aux bars cossus du port ; dans celui qu’elle a choisi, notre entrée a fait baisser la moyenne d’âge de 5 ans ; et ça tombait bien j’avais l’instinct piloupilou d’un danseur de rumba. Mais on est resté assis, on s’est ennuyé suavement en faisant cliquer et sproutcher des martinis et des montagnes de glace au chocolat, sur le fond d’un pianiste éculeur de standards. C’était tout jaune et il n’y avait plus d’angle, on s’est fait taire à deux le temps qu’il a fallu et on est rentré en piétons de feutrine. Il nous aura éventuellement manqué un joint ou deux pour jeter d’un pont ce qu’il restait d’espoir et toute la poésie. Toute. Comme on atteignait ma porte d’allée, la corne d’un ferry à l’entrée du port m’a parlé d’Adèle, et j’ai fait mon possible pour ne pas lui répondre, pour ne plus y penser, mais la Barbie finaude a bien vu que j’étais un peu ailleurs et en a porté l’entière responsabilité jusqu’au baiser d’au revoir du lendemain matin.

Sinon je continue à déballer mes cartons ; la prochaine fois je ferai pyromane tout de suite : foutre le feu à tout ça, qui me possède. Il faut non seulement brûler les livres, mais les peintures aussi, les frigos, la vaisselle, les fringues et les cintres. J’ai envie de courir nu dans les herbes hautes, les oreilles au vent, la quéquette pendulaire, en chantant du Michel Sardou. Grrr, retrouver mon instinct sauvage…

Mais je suis trop pragmatique, tu penses.

Hier, apéro/analyse de pratique avec Mouche, mon enfant ma soeur, sur la place du Palais Royal. Quand on ne dit pas un mal torve et fielleux du reste du monde, et qu’on a tout fini de commenter la coupe de cheveux de lady Di, on met à l’épreuve nos chantiers en cours en leur portant des regards par en dessous et des coups bas dans les articulations. C’est la seule que je laisse rentrer dans mes ateliers quand rien ne ressemble à rien, quand tout a l’air de se promettre en lentes courbettes de fougère non-viable. Je ne suis pas sûr que ce soit affaire d’affinités électives (elle est tellement méchante), ni du cousinage d’à la mode de Bretagne de nos travaux respectifs. Je crois plutôt que ça tient à ce crédit mal famé dont nous avons fait tout notre commerce : on a la confiance de ceux qui mordent les mains miséricordieuses qui se tendent, qui laissent l’autre s’enliser, se vautrer, se crasher, s’atomiser dans l’erreur crasse ou juste l’optimisme niais. Et ça c’est le privilège d’avoir passé, ensemble ou en léger différé, tous les dan dans l’art martial de trébucher, en se contentant d’améliorer d’un niveau à l’autre l’exécution du seul « kata du culbuto ».

Je voudrais faire de la pop, mais je vais avoir du mal à me convaincre que c’est ça mon projet. Déjà parce que je ne suis pas sûr de mon savoir-faire – j’écoute essentiellement autre chose et je sens profusément que  je vais avoir du mal à me départir de ma tendance naturelle au kitsch – et le kitsch dans l’idéologie pop c’est le mal. En bon tocard, je ne suis pas classieux, je n’ai pas de morgue et j’ai tendance à laisser à la joie idiote son propre champs d’expression. Ca me fait un bon peu de handicap en plus de celui qui devrait être rédhibitoire : avec l’âge le ressentiment n’est même plus une motivation.

Verdict : Mouche a trouvé mon projet pop joyeusement concon. Dont acte, il faut que je recrute, en plus de quelqu’un qui chante à ma place, quatre Sojaquettes pour danser en bikini à franges dorées. J’étudie toutes les candidatures.

 

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