Jeudi 11 mai 1995

 

Sojac
la tombe de mon père

 

Hier je suis allé à vélo sur la tombe de mon grand-père et de mon père, et contre toute attente, j’y ai longuement pleuré, mais sur moi, il faisait froid, je me suis trouvé moche et mouillé, donc j’ai fini par poser deux cailloux pour ma grand-mère qui me l’avait demandé, et deux cailloux pour ma sœur à son insu ; et pour moi j’ai coupé une toute petite branche du buisson qui pousse dans le marbre noir et je me suis dit que j’allais le trimballer avec moi jusqu’à ce que j’ai déballé tous mes cartons, ma bibliothèque, et qu’alors je le glisserais entre deux livres. (En fait j’aurais pu passer ma journée à chougner, je ne suis probablement allé au cimetière que pour chorégraphier utilement une peine pour rien). Je pense souvent que j’ai aimé quelqu’un, du moins je pense à sa voix et au bourgeon épais et torve entre ses jambes. Je ne me sens pas de ressusciter.

En rentrant je suis passé devant chez Nénesse et j’ai aperçu comme un autre souvenir la longue irruption blonde de Barbalala, c’était assez loin et furtif pour que je ne sois sûr que d’une chose : la joie est la clé du sacré. J’ai jeté mon biclou contre un mur, et ensuite mon essoufflement, qui visiblement pouvait tenir de l’hébétude, l’a presque faite pouffer, mais bon, aussi je n’ai pas souvenir d’avoir connu de solitude aussi silencieuse que ce qu’abracadabrate à l’instant T ce regard là dans une foule.

On a échangé deux mots en se souriant stupidement, gênés tous les deux de mon émotivité soudaine (la vache, d’habitude je suis un mannequin en bois avec les émotions, rien ne transparaît que les petits craquements du sain travail de la stabilité), on s’est juste redit que je l’attends après son service. Elle est encore « chargée », la C rend plus beaux les gens beaux, je trouve, entame à peine les grands appétits et les renouvelle. Paisible, d’une paix contagieuse, elle aurait vite fait d’être chez elle en moi, mais on n’a pas trop le temps de badiner, il faut qu’elle bosse et faut que je file sinon je vais me massacrer d’alcool et pour le coup c’est une idée qui est plus mauvaise que jamais. On a quand même pris tout le temps et tout le soin de se dire à tout à l’heure, je lui ai surtout dit de prendre son temps mais bon faut bien que je me donne de temps en temps des airs à être difficile à moi-même. Parce qu’après une fois à la maison, j’ai moins fait le fier, ô temps reprends ton vol. Et magne- toi le train, connard.

J’ai quand même fini de déployer ma bibliothèque, elle est belle et si j’avais chats au lieu de mes trois couillons de chiens, ils s’y loveraient autant que moi. Ne me reste plus qu’à menuiser un bar escamotable et à l’encastrer dedans pour une table d’hôte et un plan de travail quand je serai d’humeur à séjourner parmi mes livres. Et je suppose que ce sera tout le temps. Boire et lire, j’ai appris à lier les deux verbes par leur soumission de ma langue, et le constat du bien-fondé du silence : l’enclavement peu à peu, ma vieillesse en marche. Ca doit être dans l’air, ou bien c’est cette photo d’Henri Miller que j’ai punaisé sur un montant au-dessus du futon, ou bien c’est l’âge, je pense souvent à mon père au point que j’en écrirais presque un carnet de créance si je n’avais pas des chansons à écrire : la férocité de son intelligence, ses quatre murs de livres, son humour dépressif, son absence à tout. Je l’ai toujours vu comme une poussière, épargnée de l’avoir été et de le redevenir. Et il ne s’est jamais donné sans rire autrement.

Je crois qu’il aurait adoré avoir ma vie de célibataire, et qu’il l’aurait vécue comme le bien peu d’aventure que c’est, avec un impératif de soin, d’intérêt, et peut-être sans mon petit cœur tendre de nœud-nœud. Je suis un peu accumulateur, je décharge de plus en plus difficilement les émotions quand celles d’un jour devraient me faire des nostalgies aux lendemains. Du coup je me garde de tomber amoureux, mais ce n’est pas grave, parce que je ne me garde que d’une seule personne dans la foule. Je n’aime plus, ce n’est pas un programme. J’en ai pris mon parti, ce n’est pas compliqué d’être aveugle à quelqu’un, d’être amnésique surtout, si par ailleurs la tendresse tire son fil, ça me va comme elle découd. J’ai des souvenirs de peau, un avenir de peau.

Un présent : Barbouille a déboulé vers minuit, est repartie à l’aube, elle ne prend pas beaucoup de place, pas plus que le grincement d’un parquet, ou la rumeur du marché gare. Mais que je ne veux que ça, je veux n’aspirer à rien, je veux que tout soit là quand c’est là

 

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