Mardi 2 mai 1995

 

Sojac
Chez Nénesse

 

Crispé de froid alors qu’il fait beau comme jamais, crispé de froid mais pas que, crispé tout court sur un état que je n’arrive pas à dépasser et qui a l’air d’induire et de participer d’un long silence, d’une population entière consternée. Quelqu’un s’approche tout doux, quelqu’un est douceur, ses sourires percent une croûte sèche derrière laquelle il n’y a rien. J’existe deux heures par jour dans une légère ivresse alcoolique qui me laisse m’ébattre et m’étirer. Je feins d’exister au casque – Robert Wyatt est mon veau d’or depuis lurette, je finis quasi tous mes jours avec sa voix qui me coule dans la nuque. A ce point ce n’est plus une BO, c’est une intimystique appliquée. Mais Robert Wyatt ne me parle plus de personne. Je suis fatigué, j’ai froid, je bivouaque et je sais déjà que je suis dans une impasse. J’en arrive limite à me dire, mais alors là faut vraiment que j’arrête de boire, que je suis peut-être déjà allé au bout de tout, et ne me reste plus qu’à revenir de seulement moi, parce que moi ce n’était que ça.  C’est sommaire l’alcool, en fait.

Cependant j’ai commencé » à déballer mes cartons, tombé ce dimanche dans les premières maquettes et les tombereaux d’ektas de «l’œuvre» peinte, dix ans pour cette bulle de savon, et l’impression de durer dans l’asthme qui l’enfla, et d’espérer encore quelque chose de l’effet de serre. Ca m’a glacé. La peur de manquer, que le sol se dérobe au pas de trop, au pas de coté, le vertige face au vide en haut, la menace du miroir sans tain si naguère je ne m’étais permis, en lieu et place, que de m’asseoir dans le noir pour me froisser la tignasse à deux mains, je me suis trouvé malade jusqu’à la méchanceté contre soi : l’ennui. Et une vie une œuvre ça m’a paru laisser peu de geste et moins d’élan encore au non-pathologique.

Ca m’a glacé.

Cependant Mao veut m’emmener à Berlin, quatre jours à pêcher, peut-être des perles de culture, peut-être de manière plus intransitive, de toute façon à éprouver autant le sas de la peau à la chair que la madérisation du besoin en désirs. Cependant Mouche m’a demandé un texte pour le catalogue de son expo à venir, qui ne dirait rien de sa peinture, mais me laisserait la place du mort embarqué dans notre penchant commun pour les copeaux, les cicatrices, les écorchures et les carottages. Percer ou rechampir, mes potos me dénient le droit à l’opacité. Ca m’a glacé.

J’ai relu aussi une mini ramette de mes textes et me demande comment j’ai pu croire que ça, ça peut faire des chansons. Pop au surcroît. La tringle de l’alexandrin fait tenir un voile pour faire aller de traviole la roue obsessionnelle, une espèce de fausse monnaie, pas sonnante – juste trébuchante. Faudrait que j’écoute un peu mieux la musique que les mots sont censés outrer, au lieu de les écrabouiller les uns dans l’autre. Quelque chose comme ce que dit Léopardi : « sortir la poésie de la détermination du langage, pour l’élever à l’indétermination de la musique ». Bref j’ai encore du taff pour être le Mike Brandt de ma génération.

Ce soir chez Nénesse, je me suis installé en terrasse, à distance raisonnable de mon amoureuse éperdue (en ayant soin de m’assurer de l’opacité d’un platane entre nous) à qui j’ai tout de même fait signe que ouais ouais à demain tu penses. Et puis j’ai attendu Godot jusqu’à la nuit : Zaï zaï zaï zaï !

De toute façon je m’en fous, il y aura des jours où il fera jour.

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