Mercredi 26 avril 1995

 

Sojac
Mouche et moi

Hier la jolie Barbara a laissé un message sur mon répondeur pour se navrer d’être contrainte d’annuler notre rendez-vous de ce soir. Elle a sa cousine préférée qui est de passage sur l’île, qu’elle voit très peu, mais qu’elle peut aussi éconduire si vraiment je n’ai pas d’autre soirée de libre. Elle tient vraiment à me voir, et me le dit avec sa voix qui a plus d’haleine que de cordes vocales : «Rappelle-moi, s’il te plaît, mon Léon». Je suis son Léon, je suis très ému. Je ne l’ai évidemment  pas rappelée.

Je l’ai vue chez Nénesse (c’était sur mon chemin) et je lui ai donné rendez-vous pour mercredi soir prochain. En fait j’y ai laissé un bon bout de l’après-midi après la répétition, c’était assez drôle parce qu’il fallait visiblement qu’on soit discret. Il y avait sa cousine accoudée au comptoir (une très (très très) jolie fille, encore plus jolie qu’elle), son patron pas loin, des clients partout, et quelque chose comme une réputation à se refaire depuis la dernière fois. On a été discret, on ne s’est dévoré des yeux qu’en coin, mais tout le temps. Je me demande quelle part a pris dans ma motivation la joie mauvaise que j’ai éprouvée d’abréger ce suspens entre nous en une minute chrono, le temps de caler nos agendas devant tout le monde, alors que ça faisait bien deux heures que ce bellâtre enfariné de zippo l’entreprenait brillamment au comptoir. Je n’aime pas ce type, bel esprit, furieusement moderne, déstructuré avec soin, cette perversion qui se donne des airs à éprouver les tabous, mais pour s’assurer de la permanence de la loi. Et puis une belle situation – pensez, éthologue au C.N.R.S. (il n’y a pas de quoi frimer, l’éthologie c’est comme surprise/surprise, mais avec des animaux). Surtout c’est une dame patronnesse : de beaux élans de cœur, mais de ceux qu’ont les nantis pour les ouailles qu’ils se choisissent.

Bref j’ai fait un truc de grand mâle. Y’a pas : c’est beau l’amour.

Je suis passé ensuite à l’atelier de Mouche pour une piqûre de rappel, montrer ma gueule ; c’était plein des artistes (locaux et en résidence) dont elle s’est fait un élément pour flotter professionnellement. Je dis «plein», mais on n’était pas si nombreux, c’est juste que les artistes ça occupe de l’espace, c’est des présences support/surface au monde. Dommage, pas pu voir les avancées du chantier de mon übercops, mais bon, on a le temps, pour l’instant je ne suis pas au niveau. Il y avait une jeune polonaise belle comme un Vermeer, d’anciens paltoquets reconvertis en «vieux singes», un autre qui était resté plus juvénile que tous ses contemporains réunis et qui m’a photographié les pieds une bonne partie de la soirée par engagement dans le rien de rien dont il a accepté de se faire une perspective artistique – probablement par désespoir anticipé.

Mouche était superbe d’ennui et d’humeur à rire dans ses poings pour ne pas être plus irrémédiablement teigneuse ; j’adore cette bonne femme là, mais je ne suis pas resté assez longtemps pour le lui rappeler à la faveur d’un sursaut de lucidité d’avant coma éthylique. Je me lève tôt, alors je suis parti à 23H00 avec une mauvaise salade de riz dans une boite plastique et un gâteau à base de biscuit trempé dans un alcool pour Tonton flingueur – mais ça je l’ai jeté, pas envie de perdre la vue, ou mes dents. Ou les deux.

Je suis parti surtout avec un souvenir opportuniste de Man Ray : cette photographie d’une femme-violoncelle. Mais l’image que j’en avais bougeait. Elle tournait complètement la tête vers moi pour m’arracher les paupières dans le trou noir de ses pupilles.

Il faut que j’arrête de boire. Ou que je tombe éperdument amoureux.

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