Dimanche 23 avril 1995

 

Sojac
Barbara

 

Je crois que jusqu’à hier  j’avais définitivement établi mes quartiers d’hiver dans le rade à coté, «chez Nénesse» – j’adore ce nom là, juste pour m’y laisser éhontément intimider par Barbara, la jeune femme qui y sert le soir, en me disant qu’elle allait finir par se lasser – parce que l’étrave sur laquelle elle a l’air de vouloir s’ouvrir en deux, c’est mon immobilisme. Elle est jolie, elle fait des jolies gestes, elle m’offre des verres, danse en me les apportant (sur Phil Collins, c’est dire si je me sens plus qu’opportun, carrément élu pouf pouf), me prend en photo avec son chapeau à elle sur ma tête à moi, bref elle «connaît les hommes» et foire donc un peu tout, déjà en faisant l’impasse sur son immensité : elle est décolletée sur effectivement quelque chose de l’espèce commune de l’adoration, mais ourlée cependant et par mégarde sur l’infini accessible dans cette vie ci : une fouletitude de grains de beauté sur une peau qui transmet le froid d’emblée et dont six ébauchent une grande ourse pour sa petite omoplate saillante comme un rim de caisse-claire. Elle est volubile, tendue, dispatchée et ses sourires empestent la tendresse à tout prix.

Du coup j’ai des petites envies de petites musiques pour l’hiver, je claque dans mes propres bras toutes les deux heures. Jusqu’à hier J’aimais bien l’idée d’écrire mes textes ici, pour être interrompu, le temps qu’elle voudra m’interrompre, par cette jolie petite bonne femme à nounours, avec son petit bidon joli, sa petite voix, ses petites mains, ses petits sourires – sans blague elle accumule une grandeur de la foultitude des petiteries sans petitesse dont elle s’est fait comme des origines. Ca aurait à mon sens pu ordonner un ébrouement continuel. Et des textes légers.

J’ai vraiment cru que je pouvais passer l’hiver comme ça. Planqué.

Mais hier à la fin de son service, au lieu de filer comme elle a l’habitude, elle est venue s’asseoir à ma table. Ca m’a vraiment stupéfait, mais on a parlé d’autre chose et c’est allé mieux. Elle a beaucoup parlé. Je l’ai cependant regardée, scrutée, on a fait jaser les piliers du comptoir là-bas, qui nous ont fait jaser aussi, et si être c’est être perçu, on pouvait donc tous, symétriquement, aller se faire foutre. Sauf moi : la rumeur est mienne.  Lancé comme j’étais avec elle, et l’appétit venant en buvant, j’aurais bien fait couler quelques-uns des petits bouchons de la situation pécheresse, mais elle était attendue ensuite pour le dîner de fin d’année de son club : elle fait de la boxe française, elle est championne de l’île sud dans sa catégorie de poids. C’est à dire à peu de chose près la mienne. Comme j’en ai fait aussi il y a longtemps, on a parlé essentiellement de ça, c’était moyennement passionnant ; mais bon au départ je crois que j’étais d’accord pour m’en tenir à la moyenne.

Quand l’heure a été venue, je l’ai accompagné à sa voiture. On s’est arrêté sur le kiosque de la place, où j’ai commencé à me dandiner autour d’elle, en alternant garde et fausse garde, ks ks ks, et en la taquinant avec des petits directs gauches de rien du tout à son haleine. Elle a souri et a fait un tour complet sur elle-même, qui aurait été strictement imperceptible si elle avait laissé ses deux pieds au sol. Mais non : j’ai juste eu le temps d’interposer mon nez, et bien m’en a pris, sinon j’aurais ramassé sa NIKE dans la tronche. Bon bien sûr elle a tapoté tout doux, une caresse, just do it, mais comme je suis un comique énôôôôôrme, je suis tombé à la renverse. Et elle m’a trouvé comique, énôôôôôrme.

Elle m’a aidé à me relever en me tirant sur les bras, et avec l’énergie cinétique engrangée, on a été obligé de s’embrasser sur la bouche. C’est terrible la science pour ça.

Fallait qu’elle file, dommage parce que j’avais les mains en crabes qui étaient bien tentés de courir de traviole en regardant tout droit. Alors on s’est infligé la galoche tournante hollywoodienne, celle qui dit :
– Nous nous reverrons, parce que c’est dans le scénario, Scarlett.
– Zarma, Clarki, tu sais parler aux femmes.
Et je l’ai regardée partir en la trouvant belle, vraiment, et en me demandant combien de points de masse volumique j’avais perdus en augmentant localement de quelques millimètres cubes. C’était consistant comme pensée à l’instant T.

Voilà, elle n’est pas de service le mercredi, on a rendez-vous, mercredi c’est vite là, je ne vais pas avoir le temps de bosser mon fouetté-figure. Mais tant pis.

Ca, c’est fait.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code