Archives mensuelles : janvier 2015

Samedi 20 mai 1995

 

Sojac
Un bar cossu du port

 

Mercredi, avec la demoiselle on s’est pris de débarouler jusqu’aux bars cossus du port ; dans celui qu’elle a choisi, notre entrée a fait baisser la moyenne d’âge de 5 ans ; et ça tombait bien j’avais l’instinct piloupilou d’un danseur de rumba. Mais on est resté assis, on s’est ennuyé suavement en faisant cliquer et sproutcher des martinis et des montagnes de glace au chocolat, sur le fond d’un pianiste éculeur de standards. C’était tout jaune et il n’y avait plus d’angle, on s’est fait taire à deux le temps qu’il a fallu et on est rentré en piétons de feutrine. Il nous aura éventuellement manqué un joint ou deux pour jeter d’un pont ce qu’il restait d’espoir et toute la poésie. Toute. Comme on atteignait ma porte d’allée, la corne d’un ferry à l’entrée du port m’a parlé d’Adèle, et j’ai fait mon possible pour ne pas lui répondre, pour ne plus y penser, mais la Barbie finaude a bien vu que j’étais un peu ailleurs et en a porté l’entière responsabilité jusqu’au baiser d’au revoir du lendemain matin.

Sinon je continue à déballer mes cartons ; la prochaine fois je ferai pyromane tout de suite : foutre le feu à tout ça, qui me possède. Il faut non seulement brûler les livres, mais les peintures aussi, les frigos, la vaisselle, les fringues et les cintres. J’ai envie de courir nu dans les herbes hautes, les oreilles au vent, la quéquette pendulaire, en chantant du Michel Sardou. Grrr, retrouver mon instinct sauvage…

Mais je suis trop pragmatique, tu penses.

Hier, apéro/analyse de pratique avec Mouche, mon enfant ma soeur, sur la place du Palais Royal. Quand on ne dit pas un mal torve et fielleux du reste du monde, et qu’on a tout fini de commenter la coupe de cheveux de lady Di, on met à l’épreuve nos chantiers en cours en leur portant des regards par en dessous et des coups bas dans les articulations. C’est la seule que je laisse rentrer dans mes ateliers quand rien ne ressemble à rien, quand tout a l’air de se promettre en lentes courbettes de fougère non-viable. Je ne suis pas sûr que ce soit affaire d’affinités électives (elle est tellement méchante), ni du cousinage d’à la mode de Bretagne de nos travaux respectifs. Je crois plutôt que ça tient à ce crédit mal famé dont nous avons fait tout notre commerce : on a la confiance de ceux qui mordent les mains miséricordieuses qui se tendent, qui laissent l’autre s’enliser, se vautrer, se crasher, s’atomiser dans l’erreur crasse ou juste l’optimisme niais. Et ça c’est le privilège d’avoir passé, ensemble ou en léger différé, tous les dan dans l’art martial de trébucher, en se contentant d’améliorer d’un niveau à l’autre l’exécution du seul « kata du culbuto ».

Je voudrais faire de la pop, mais je vais avoir du mal à me convaincre que c’est ça mon projet. Déjà parce que je ne suis pas sûr de mon savoir-faire – j’écoute essentiellement autre chose et je sens profusément que  je vais avoir du mal à me départir de ma tendance naturelle au kitsch – et le kitsch dans l’idéologie pop c’est le mal. En bon tocard, je ne suis pas classieux, je n’ai pas de morgue et j’ai tendance à laisser à la joie idiote son propre champs d’expression. Ca me fait un bon peu de handicap en plus de celui qui devrait être rédhibitoire : avec l’âge le ressentiment n’est même plus une motivation.

Verdict : Mouche a trouvé mon projet pop joyeusement concon. Dont acte, il faut que je recrute, en plus de quelqu’un qui chante à ma place, quatre Sojaquettes pour danser en bikini à franges dorées. J’étudie toutes les candidatures.

 

Peut-être

Peut-être

 

Peut-être

Je suis peut-être d’une espèce trébuchante,
taré comme par anticipation d’un P.O.S.
ajourné d’heurt en heurt et d’un penchant précoce
pour tout ce qui dans la gravité s’apparente

à la pesanteur. N’ai peut-être d’élément
qu’aux dentelles de bavures restées aux bords
de l’emboutisseuse et qu’à la petite mor-
-sure du fiasco, s’il est incrusté dedans

L’épaisseur de l’air même que j’aspire à fond
perdu. Peut-être au bord de lèvres inouvrables,
herpès disant juste la scarification

d’une déliquescence désirée d’emblée,
sitôt conçu son caractère inexorable.
Peut-être encore debout dans un homme écroulé.

 

Mercredi 17 mai 1995

 

Sojac
Un peu malade

 

Un peu malade depuis hier, une crève classique d’accumulation de froid et de fatigue. L’esprit à rien et justement rien pour l’ordonner. Vaguement désirant ; mais d’un nuage d’encre dans la mer.

Le temps a passé dirait-on, je le sais parce que je vais mieux. Ca va, et en commençant à dire «ça va» , ou «c’est passé», je fais un inventaire aussi, mais avec un peu plus de compétence au plan émotionnel – je reste débordé, mais ça me fait moins, peur et mal. Je me suis astreint au rien assez longtemps, je crois que ça suffit. Et pas qu’à moi, dirait-on. Je me souviens qu’il y avait dans les comix de ma tendre enfance un «vengeur» qui s’appelait La Vision ; c’était un musculeux à la con assez art brut et all over, vert de peau et moche comme un pou, dans un justaucorps violet, cape violette, loup violet, et qui avait la faculté de se dématérialiser. Je me suis toujours demandé ce qu’il advenait de son chyme quand il était en situation d’être traversé par tout ; de ne plus se faire soutien de rien – à fortiori pas de la gravité.

Et pourquoi cet air mélancolique tout le temps ?

Bien sûr, ma vie reste pleine comme un œuf, toujours au trait, toujours en fin de partie, c’est sempiternellement mon tour de déplacer une pièce soit pour ajourer soit pour différer le danger, mais je me sens de redevenir quelqu’un dont on tombe amoureuse sans moi, fatalement, d’ailleurs je me sens assorti à cette fatalité. Par le privilège de mon idiotie qui se déploie à nouveau – de ce point de vue là, à mon avis comme pas mal de monde, je ne m’en remets à mes humeurs qu’autant qu’elles ne relèvent pas du caprice. C’est chiant les divas. Mais l’humeur c’est une matière première pour l’air qu’on a. Et de toute façon la boue est trop lourde et sècherait trop vite.

J’ai eu un message-texte d’Adèle hier soir. Elle a lâché les bords, j’espère que ça ira, elle aime quelqu’un qui l’aime, enfin, elle est plus belle que jamais, je suis assez fier de l’avoir rencontrée un peu. Heureux et inquiet pour elle, comme du temps où nous n’avions pas encore feint de nous aimer (toute cette dérive des continents pour seulement bomber une tombe).  C’est con, maintenant qu’on est débarrassé des contraintes difficiles de la mécanique des fluides, des petits donneurs d’ordres de la perversion ordinaire qui voudraient qu’on fonde une SCI à peine on est deux à se trouver l’un l’autre beaux gosses, comme gens, voilà maintenant on pourrait devenir ce que l’on est, ce que l’on a probablement toujours été l’un à l’autre : des potos. Mais non, je ne me sens plus de prendre le pli de la vivre autrement que comme un surmenage. Rest in peace, and love.

Ce soir Barbatruc me rejoint après son service, comme disait Djoni : on a tous quelque chose en nous qui rétrécit. (je ne suis pas hyper-sûr de ma citation).

Dimanche 14 mai 1995

 

Sojac
le coin des chansons

 

C’est la première fois depuis lurette que j’ai de bonnes sensations de mes petites chansons ; tout à coup la vingtaine d’esquisses traînantes écoutées à la file sur mon piètre magnétophone 8 pistes, machinalement d’abord, ont suscité de l’envie, du besoin d’achèvement, des idées d’autre chose ; comme c’est avancé, en temps normal, c’est à dire sans travailler par ailleurs, à ne travailler effectivement qu’à ça, j’en aurais pour trois mois pour pondre les bases d’une nouvelle maquette, d’autant que j’ai accumulé les notes, en même temps qu’un impératif d’unité – quand l’obsession est apparue clairement. Et je pense re-savoir écrire s’il s’avère qu’il le faut ; mais ça c’est difficile de l’espérer, c’est mieux qu’il ne faille pas souvent, l’écrit est bien assez sans moi une sujétion aux mythes. Je crois que j’ai d’abord été anormalement fatigué, et bon j’aurais préféré échapper à tel intitulé, mais il est plus que probable que j’écrirai plus tard dans le cartouche d’une vue éclatée de mon passé récent : «pisse tiède».

Pas seulement parce que, heureusement, hier soir anniversaire de Bec, on a dansé jusqu’à la mort. Il faisait chaud, on collait, pour se toucher fallait s’aimer ou avoir le projet de s’y mettre. Il y avait Adèle, j’ai fait hyper gaffe, même si je persiste à entendre un genre de BZZZZZ électromagnétique quand elle est dans un rayon de moins de 6 mètres. Mais il paraît que je me goure, et je le tiens pour acquis, ça m’arrange. D’abord parce que dans mon histoire alternative avec Barbalala, je ne me sens pas de lui faire agrémenter un moment de cache du gyrophare, et ce n’est pas que j’ai quelque noblesse d’âme – c’est le contraire, je n’ai même pas d’âme, j’ai un petit cœur de noeud-noeud, rose avec des coussins brodés et un chien qui bouge la tête à l’arrière… je m’égare. Et puis parce qu’on s’entend très bien, et que ça, c’est déjà cadeau ; depuis les semaines que ça dure, j’ai appris à aimer ce qui se passe au moins autant que ce que je pourrais espérer de plus. Mao s’est épris brutalement de la petite sœur de Bec et a tenté de l’intéresser à une théorie toute personnelle selon laquelle la poésie japonaise peut sauver des vies. Elle l’a pris pour un olibrius, ce qui n’est pas faux, mais sommaire ; mais bon le sommaire ça le faisait, on n’était pas là non plus pour faire du point de croix. On a dansé notre chorégraphie de Stevie Wonder, on a été globalement bon, sauf moi, mais la piste de danse était lourde et depuis hier je sens comme les signes avant-coureurs d’une sorte de turista – je me trompe probablement, mais déjà le soupçon ça affaiblit paraît-il. Toujours est-il qu’à un moment je devais attraper Lydie par les hanches, la soulever et tourner en rond pendant qu’elle aurait fait des manières de pom-pom-girl, c’était fastoche, elle pèse 50Kg toute mouillée. Sauf que j’ai un peu ripé et je l’ai plutôt jetée à plat ventre devant moi, et que dans ma hâte à l’aider à se relever (non, parce que vraiment, elle était ridicule), je lui ai administré un des meilleurs coups de boule de ma carrière, sans trop de cuir chevelu, ce qu’il faut de front sur l’arrête du nez – plus fort, je la séchais. Et là, tout le monde a bien ri ; il n’y a pas à dire, on est les meilleurs. Parce qu’on est une équipe.

Envie

Envie

J’ai envie de boire à nouveau ; mais j’ai toujours
Envie de boire, comme je m’attends déjà
A apparaître et quand ce serait tout là-bas.
Loin. Car il est des ruisseaux coulés en plein jour

Qui, en préfigurant «la» ténèbre uniforme
De l’abysse où ils vont et sachant bien assez
Qu’ils y vont à seulement laisser murmurer
Les surfaces et les pierres et l’ombre énorme

Allée dans «leur» entraille, ont la délicatesse
De me laisser flotter sur le dos. Ma noyade
Est dans ma gorge depuis que je n’ai de cesse

De te nommer espoir : tu es ce qu’il m’en reste,
Je ne t’ai pas noyée dans mon chaton malade,
Mais quand j’ai bu… tu sais j’ai déjà fait le geste.

 

Jeudi 11 mai 1995

 

Sojac
la tombe de mon père

 

Hier je suis allé à vélo sur la tombe de mon grand-père et de mon père, et contre toute attente, j’y ai longuement pleuré, mais sur moi, il faisait froid, je me suis trouvé moche et mouillé, donc j’ai fini par poser deux cailloux pour ma grand-mère qui me l’avait demandé, et deux cailloux pour ma sœur à son insu ; et pour moi j’ai coupé une toute petite branche du buisson qui pousse dans le marbre noir et je me suis dit que j’allais le trimballer avec moi jusqu’à ce que j’ai déballé tous mes cartons, ma bibliothèque, et qu’alors je le glisserais entre deux livres. (En fait j’aurais pu passer ma journée à chougner, je ne suis probablement allé au cimetière que pour chorégraphier utilement une peine pour rien). Je pense souvent que j’ai aimé quelqu’un, du moins je pense à sa voix et au bourgeon épais et torve entre ses jambes. Je ne me sens pas de ressusciter.

En rentrant je suis passé devant chez Nénesse et j’ai aperçu comme un autre souvenir la longue irruption blonde de Barbalala, c’était assez loin et furtif pour que je ne sois sûr que d’une chose : la joie est la clé du sacré. J’ai jeté mon biclou contre un mur, et ensuite mon essoufflement, qui visiblement pouvait tenir de l’hébétude, l’a presque faite pouffer, mais bon, aussi je n’ai pas souvenir d’avoir connu de solitude aussi silencieuse que ce qu’abracadabrate à l’instant T ce regard là dans une foule.

On a échangé deux mots en se souriant stupidement, gênés tous les deux de mon émotivité soudaine (la vache, d’habitude je suis un mannequin en bois avec les émotions, rien ne transparaît que les petits craquements du sain travail de la stabilité), on s’est juste redit que je l’attends après son service. Elle est encore « chargée », la C rend plus beaux les gens beaux, je trouve, entame à peine les grands appétits et les renouvelle. Paisible, d’une paix contagieuse, elle aurait vite fait d’être chez elle en moi, mais on n’a pas trop le temps de badiner, il faut qu’elle bosse et faut que je file sinon je vais me massacrer d’alcool et pour le coup c’est une idée qui est plus mauvaise que jamais. On a quand même pris tout le temps et tout le soin de se dire à tout à l’heure, je lui ai surtout dit de prendre son temps mais bon faut bien que je me donne de temps en temps des airs à être difficile à moi-même. Parce qu’après une fois à la maison, j’ai moins fait le fier, ô temps reprends ton vol. Et magne- toi le train, connard.

J’ai quand même fini de déployer ma bibliothèque, elle est belle et si j’avais chats au lieu de mes trois couillons de chiens, ils s’y loveraient autant que moi. Ne me reste plus qu’à menuiser un bar escamotable et à l’encastrer dedans pour une table d’hôte et un plan de travail quand je serai d’humeur à séjourner parmi mes livres. Et je suppose que ce sera tout le temps. Boire et lire, j’ai appris à lier les deux verbes par leur soumission de ma langue, et le constat du bien-fondé du silence : l’enclavement peu à peu, ma vieillesse en marche. Ca doit être dans l’air, ou bien c’est cette photo d’Henri Miller que j’ai punaisé sur un montant au-dessus du futon, ou bien c’est l’âge, je pense souvent à mon père au point que j’en écrirais presque un carnet de créance si je n’avais pas des chansons à écrire : la férocité de son intelligence, ses quatre murs de livres, son humour dépressif, son absence à tout. Je l’ai toujours vu comme une poussière, épargnée de l’avoir été et de le redevenir. Et il ne s’est jamais donné sans rire autrement.

Je crois qu’il aurait adoré avoir ma vie de célibataire, et qu’il l’aurait vécue comme le bien peu d’aventure que c’est, avec un impératif de soin, d’intérêt, et peut-être sans mon petit cœur tendre de nœud-nœud. Je suis un peu accumulateur, je décharge de plus en plus difficilement les émotions quand celles d’un jour devraient me faire des nostalgies aux lendemains. Du coup je me garde de tomber amoureux, mais ce n’est pas grave, parce que je ne me garde que d’une seule personne dans la foule. Je n’aime plus, ce n’est pas un programme. J’en ai pris mon parti, ce n’est pas compliqué d’être aveugle à quelqu’un, d’être amnésique surtout, si par ailleurs la tendresse tire son fil, ça me va comme elle découd. J’ai des souvenirs de peau, un avenir de peau.

Un présent : Barbouille a déboulé vers minuit, est repartie à l’aube, elle ne prend pas beaucoup de place, pas plus que le grincement d’un parquet, ou la rumeur du marché gare. Mais que je ne veux que ça, je veux n’aspirer à rien, je veux que tout soit là quand c’est là