Lundi 17 avril 1995

 

Sojac
Ma table chez Nénesse

 

« Dans le profond tout est loi », me disait hier Rilke chez Nénesse. Je suppose que la rareté des occasions de le confirmer lui donne bien assez raison. On n’est pas si souvent en prise avec les mâchoires de l’existence. Je rate ma vie. Je crois que ça me révolte, je crois que je n’ai pas les mots ; et déjà « croire » je m’en fous bien. « Goitre » ça ne ressemble que vaguement, ce n’est pas un verbe, mais justement c’est mieux. Il y a un truc qui ne passe pas, rien ne se passe.

J’ai fait ce rêve étrange et pénétrant, un endroit entre le couloir et le tunnel où j’avance dans la pénombre ; contours flous mais je sais que je rêve. Je ne suis pas seul à avancer ; avec moi, des « autres » me suivent ou me précèdent, et ces autres, tous, c’est encore moi. Je suis plusieurs, j’ai la pleine sensation d’une multitude de Sojac, et le Sojac qui en fait l’expérience n’est pas plus « réel » que les autres, il est seulement celui dont j’adopte le point de vue pour le moment. Je pense (dans mon rêve) au sketch des spermatozoïdes de « tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe », et de fait, comme eux, nous les Sojac nous ne savons pas où nous allons comme ça, mais nous comprenons « étrangement » qu’il nous faut y aller.

Alors bien sûr, le couloir/tunnel devient de plus en plus exigu à mesure que nous avançons, nous nous resserrons les uns contre les autres, nous bousculons un peu, pardon Sojac, je t’en prie Sojac, je suis une foule dense, vaguement nerveuse – Mais polie. La suite est bêtement logique : les Sojac qui sont devant moi marchent de plus en plus doucement, piétinent de plus en plus, trébuchent, et ceux de derrière se font pressant, et c’est parce qu’ils sont pressés eux-mêmes. Et là, ce que j’attendais, la rumeur arrive de l’avant, et parle de ce qui s’y passe : c’est fermé, pas d’issue où nous allons. Les quelques Sojac qui m’entourent et moi échangeons un regard entendu, comme en connaissance de cause : c’est limpide, les Sojac vont continuer à affluer de l’arrière et à avancer, et nous pousser encore, nous écraser pendant que nous écraserons ceux qui sont devant, qui déjà n’avancent plus du tout. Voilà, comme un couillon que nous sommes, nous allons nous ratatiner, nous « amalgamer » contre un mur.

Je tente et je réussis une sorte de métempsycose spatiale et instantanée (et une transsubstantiation d’humeurs aussi) vers un Sojac de l’arrière, et me retrouve, coup de bol, dans un moi-même très à la bourre, même pas encore rentré dans le couloir où ma multitude continue à s’agglomérer – le Sojac-balai en quelque sorte. Je reste en retrait un moment, pendant que se perpètre mon premier suicide collectif par implosion lente et têtue, par auto-foulement, et me vient une pensée inédite : de là où je suis, je me fais l’effet d’une belle bande d’abrutis. C’est quoi ce remake petit budget, cette parodie « à l’américaine » du sale petit secret ? « J’irai me crasher sur vos trompes » ? Je suis atterré, glissons. Et comme jusque là, dans ce rêve moite, je n’ai pas été ni subjugué ni débordé par l’intelligence noire qui y est à l’œuvre, que je m’en suis même plutôt pas mal sorti en prévision et en opportunisme, allez soyons fous, j’essaie de me la jouer carrément omnipotent. Et je me dis tiens, et si je faisais apparaître ma prof de Sciences Nat’ de sixième (ouais ouais, c’est niveau « la maîtresse en maillot de bain », mais je rêve avec mes moyens d’abord). Et donc, Shazam ! Et puis rien… Basta ! restons classique, je décide de finir avec une valeur sûre, et je me jette dans le vide. Voilà, à la fin de mon rêve, je tombe, je tombe, je tombe, ah là là qu’est-ce qu’on s’emmerde.

 

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