Mardi 11 avril 1995

 

Sojac
Le lit de Mao

 

Humeur épouvantable, massacreuse, tronçonnante, levé avec, faut pas me parler, pas me téléphoner, pas me regarder longtemps, je vais avec le mors ultra serré parce que je foutrais des coups de savates partout sinon : j’ai envie de ronger les ongles à quelqu’un – Jusqu’au sang. Et bien sûr c’est le matin où le filtre se met en torsade, se circonvolutionne dans la cafetière pendant que je suis dans la douche ; et me vomit un marc très très très humide, et pour moitié encore sur le buffet puis le carrelage. Et le café à manger ce n’est pas bon, même quand on est de bonne humeur. Et ce n’est pas meilleur à éponger.

Ceci dit, globalement et VRAIMENT « à peu de chose près », je tiens ma ligne. Je ne bois plus.  D’ailleurs, je recommence à maigrir, j’ai un herpès qui a éclos au coin de mes lèvres et y prend ses aises, j’ai les cernes qui virent au bleuté, je lis en dedans comme un amoureux transi tout ce qui me tombe sous la main. Je me connais, je fais la chenille, je rampe comme j’escaladerai, le temps que la paroi d’air chaud de mon optimisme passe de l’horizontale à la verticale. je me suis filé en gardiennage à mon surmoi… Youpi, donc.

Bon d’accord, hier soirée perestroïka, explosion de murs et liesse populaire pour la petite foule de mes angoisses qui sont habituellement régies par une névrose paranoïaque bon teint, laquelle j’ai livrée, la tête sur un pic, à ses bien tumultueux sujets. Chez Mao, casting type – Adèle en ex-jeune première (elle repart ce soir) – et scénario type, et donc bien sûr des produits ont tourné. Et je ne sais pas ce qui m’a pris : j’ai gouté à tout. Habituellement, quand je suis straight et que le corps flanche, en sevrage quoi, rien que le joint, même pas je le regarde, parce que dans ces moments là je sais que j’en ai un usage social… heu… Paroxystique dans l’ordre de l’incommunicabilité végétative. Alors les trucs plus durs… Curieux d’ailleurs, autant j’ai le vin gai, amoureux, extraverti, limite pétulant, autant ces trucs là ont toujours eu des effets strictement implosifs chez moi.

Quel con.

Tous les efforts de logique que fait la paranoïa pour avoir un peu d’aplomb et durer en butée, tous ces efforts deviennent ostensibles, criards, stridents, creuvards, et les objets exclusifs d’un réinvestissement paranoïaque en abîmes, et voilà le Sojac qui se regarde respirer avec stupeur, qui voit des emblèmes d’oppression sociale dans les objets mobiliers du père Mao, et des signes de persécution sournoise dans l’attention que commencent à lui porter ses petits camarades un peu inquiétés par son silence têtu, puis sa façon de tout faire répéter en paniquant parce que c’est la merde de ne pas comprendre ce qui vient d’être dit.

Je suis allé me coucher dans le lit de Mao parce que tout le monde était très très méchant, et j’ai lutté pour ma dignité (il n’est de droit que celui qui se plaide) en surveillant les murs dont la neutralité était vachement suspecte. La petite Adèle est venue me voir plusieurs fois, s’est assise sur le lit, m’a parlé tout doucement en tirant mes cheveux pour les détortiller et s’émerveiller de leur longueur insoupçonnable :
– Ca fait longtemps que tu n’es pas allé chez le coiffeur ?
– Je les ai lavés hier.
– Heu… Ce n’est pas ce que j’ai dit…
– Quoi ?! Qu’est-ce que tu as dit ?
– Heu… Je vais te laisser te reposer, hein ?
– Pourquoi ?! Qu’est-ce que j’ai dit ?
– Bon, je reviens tout à l’heure.
– Et aller ! Des menaces maintenant !

Je me suis relevé quand j’ai pu faire face, fusse en deux ou trois fois, aux assauts du bien peu de la réalité, et j’ai entrepris de me murger copieusement, histoire d’affronter le grand méchant loup en lui refilant de quoi s’occuper, mon espèce de niaiserie cabrante de chèvre de Monsieur Seguin, de fatalisme d’Antigone mais avec des plumes dans le cul et des oreilles de Mickey. Je me suis tassé un héroïsme en short et marcel à l’anisette 51, et c’est allé mieux ; toujours mutique et égocentré, mais d’une neutralité de papier PH qui se refuse à tremper où que soit. J’ai regardé, on m’a foutu la paix. Je ne sais pas l’heure qu’il était mais Adèle s’était endormie sur le canapé. J’ai trouvé mesquine sa façon de dormir, sa position et la bobine que ça lui faisait. C’est la première fois que je trouve un truc aussi « consistant » à lui reprocher.

Je suis allé à la salle de bain pour me mettre des baffes avec de l’eau dedans, j’en ai mis partout, et soudain j’ai eu envie de tomber éperdument amoureux, de tout plaquer, les gens d’à coté, la musique, de faire piquer les chiens (non, ça non), de filer ma dédite à cette vie, et d’aller m’installer à la mer. Enfin, au bord. Enfin, un océan, un vrai, pas le golf à la con d’ici… enfin bref c’est allé mieux, j’ai pu rentrer me coucher.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code