Jeudi 30 mars 1995

 

Sojac
Ma panoplie de zonzon

 

J’ai repris une consommation régulière d’herbe à chat. Il faudrait qu’elle soit ponctuelle. On verra. Ca tombe bien précisément maintenant, ça pré-dérouille en douceur ce qui doit dérouiller, un cunnilingus à ma montagne de rien avant de lui creuser un tunnel. Je panique un bon peu, et je demeure innocent – mais il ne faudrait pas qu’un oiseau me chie dessus. Je fume le soir, j’ai des murs spongieux, un habitacle de possibles, je secrète et j’harangue des trombes d’acides aminés. Je pense à Adèle un peu, je suis en apnée, des fois à la vielle femme et j’étouffe parce que la trahison n’est pas qu’une question de dates – les cyniques ne sont que des gens très finement simples. Bref, je peine à écrire, et il faudrait pourtant. Je commence à accumuler des chansons en nanana, c’est pénible pour tout le monde. Du coup je lis les confrères, mais je me laisse peu embarquer : parmi les mieux, il y a beaucoup d’auteurs qui se la racontent, revenus de tout sauf des hauteurs où la raréfaction de l’oxygène seule est à même de justifier la légère ivresse dont ils entendent faire leur livrée. Sinon, il y a les auteurs réalistes qui racontent ce qu’on est en droit d’attendre dans une chanson réaliste. Et puis les névropathes amoureux dans mon genre. Je n’aime pas grand monde en somme.

En fait je crois que je suis tenu en laisse par ma vie d’ici. Je n’ai plus le temps de rien, ça m’emmerde posément. Ce toupet en plus, mes « impératifs » : courir à droite à gauche pour valider seulement mes raisons de courir à droite à gauche. Les fins de mois commencent le 2, le week-end je me fais limite dessous tellement je me relâche, j’ai l’impression d’induire un capital Bonheur et d’en faire émaner cette sorte de chorégraphie épileptique, ma vie mon œuvre, alors que je crois me souvenir qu’au contraire, ça n’a qu’un sens, le promettre un peu ; le bonheur. Et je me dis que j’y penserai demain. Le con. J’ai envie de consommer, obnubilé par la valeur d’échange. Et puis des fois, je l’avoue, il m’arrive de me poser dans un bistrot, avec mes petits cahiers, et de commander un 51. Ou deux. (enfin trois quatre, maximum huit, sinon après je pars chercher des clops et « on ne le revit jamais »). Dans ces moments là je me plais effectivement à inexister. Mais ce n’est que pour moi. J’ai des envies, des milliers, sur les starting-blocks, et je n’ai rien foutu de la journée. J’ai toujours fait ce que je voulais. Depuis quinze ans en tout cas, et, à quelque délai près, toujours au moment où je voulais. Et là d’un coup je n’ai pas le temps.

Si j’arrive à arrêter de faire le zonzon la nuit, je crois que je pourrais sortir une maquette en juin prochain. Depuis l’arrivée de Céline le groupe est sur-motivé. J’ai quand même encore envie d’une vie, et m’en foutrais peut-être bien d’être heureux dans ce temps là. Je me serais au moins libéré de ça. Bon d’accord, il y a Adèle, qui fait miroiter une déception conséquente, mais je crois que je parviens sans mal à m’en tenir à ce que c’est. Des regards et des soupirs à l’enseigne de «la dérobée», pourvu que ce terme là ne soit que bestialement programmatique ; que personne ne dérobe personne ; qu’en fin de compte, tout au bout, je lui aie enlevé sa robe chaque fois qu’elle l’aura demandé. Elle me touche cependant, sa nuque, ses petites manières qui ne sont pas d’ici, le voile de son esprit braque. Mais le rideau est déjà tiré, et ça a été un battement de cil.

En fait, je bois trop et je fume trop. D’ailleurs hier l’archange Gabriel m’est apparu, et vraiment son serre-tête est beaucoup trop grand. Et puis alors d’un tape-à-l’œil…

Au fond je ne me tiens plus et je n’en demande pardon à personne (le domaine des remords de soi, des remords pour rien, a déjà bien assez de hauts dignitaires). La vérité n’exige le calme que dans le rêve humaniste, littéraire, chirurgical, et je ne l’ai jamais aperçue que dans la déflagration. Mais faut se tenir, hein, durer dignement dans l’emparement du désemparé, faut l’étouffer, il pue avec sa bouche ouverte comme un coucou qui a poussé les œufs hors du nid. Tu seras un homme mon fils, et tu crèveras là-dedans. Faut que je me dépêche, je ne voudrais pas partir en n’ayant que l’impératif de penser du bien de moi-même. Et je suis en retard.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code