Archives mensuelles : décembre 2014

Comme un plongeoir

Comme un plongeoir

Debout sur le hayon, lequel est descendu
comme un plongeoir parce que c’est le meilleur point
de vue dans le trou noir de l’allée, ou du moins
sur la fente de lumière où il est prévu

qu’apparaisse, avec la cage de l’ascenseur,
la belle Halila – perché là, et sautillant
parce que Brrr et parce qu’un brin impatient,
j’attends surtout le nuage de son odeur :

quelque chose d’ondulant come est le soleil
passé par le vent et les poussières d’épice,
comme est le ciel dans une flaque d’eau trop lisse,

et comme elle est elle-même, jolie pépée
flasque, chiffonnée dedans, le corps étalé
dans un moule d’air avec la bouche à Popeye.

 

Jeudi 20 avril 1995

 

Sojac
La voie ferrée

 

Il a fait beau hier, une journée à guiboles, à terrasser ses velléités avec un rosé devant chez Nénesse, à remonter la voie ferrée, bon visiblement aussi à laver la bagnole (mais c’est chacun sa merde, voisin), et puis non : Tirage de volets, véroutage de porte, coupage de portable, ouvrage de blanc pas frais, quatuor en Fa Majeur de Ravel, Tenderness d’Hanrahan, Penis envy de Crass, la catedral de Barrios, après je ne sais plus j’ai dû me finir au Neil Young, mais quel con, mais quel con, mais quel con, des fois j’aimerais bien avoir deux neurones à ma main pour faire au moins une connexion dans la journée. Je suis fatigué, je ne dors plus, je mourrais bien cinq ou dix minutes pour voir. J’ai rêvé tout de même, mais sexe encore, brut, et je ne sais ni quoi ni comment. Juste le souvenir du désir comme picotement électrique très localisé, un nerf lointain, irrité et qui tirait à lui toute la neurologie comme on ramène un filet. L’impression de faire de la figuration. Je me suis réveillé avec ça, je pense à quelqu’un, une mélodie bancale et belle, mais me sens mal orchestré. Vraiment. Du temps pour rien, faudrait faire claquer les grandes cymbales, je vais me rouler dans des orties.

Déprime sèche aujourd’hui ; avec une poignée de sable. Il fait beau, il fait beau, il fait beau, je m’en fous, pas envie d’adhérer aux promesses du bikinisme conquérant, j’ai envie de bazarder tout, d’effondrer mon rempart de livres ou d’y foutre le feu. La maîtresse au milieu.

Disparaître. Ou alors il faut que j’accepte une bonne fois d’adhérer à ma vie comme les autres, comme l’eau à la proposition d’un tuyau. Les inconvénients de l’alcool sont presque simultanés à ses bienfaits, ça abrutit presque aussitôt ce que ça a peiner à déniaiser un peu. Du coup mon alcoolisme tient peut-être tout à ce presque, faire illusion à l’étage de la légère ivresse, de la crédulité à l’idiotie.

Heureusement ce matin en rentrant à la maison, j’ai trouvé un escargot sur la manche de ma veste, et une quantité stupéfiante de bave, alors que je sortais tout droit de chez Nénesse, et qu’en trottinant ce trajet là s’est fait sans aucune halte dans quelque près, quelque bosquet, juste 500 mètre d’une trajectoire assez rapide et optimisée. Du coup je suis redescendu déposer l’escargot dans un des grands bacs à fleurs qui délimitent la terrasse du «face aux embruns». J’ai tenu cette petite bête moche par la coquille pas loin de 5 minutes et je peux dire que tout du long il a eu l’air aussi étonné que moi.  Ensuite j’ai regardé le beau Gadsby à son comptoir. Il était tout à son show, et faisait croire par le strass à son brio funeste autant qu’à un destin à sa mesure, petit Gregory à paillettes, soumis d’ici jusqu’au bout d’ici et qui n’a que le miroir pour maître. Il se trouvera dans la nuit une femme pour s’enamourer de la patine tannée de ce play-boy de 20 ans. Et ça vraiment, ça m’a beaucoup touché.

Lundi 17 avril 1995

 

Sojac
Ma table chez Nénesse

 

« Dans le profond tout est loi », me disait hier Rilke chez Nénesse. Je suppose que la rareté des occasions de le confirmer lui donne bien assez raison. On n’est pas si souvent en prise avec les mâchoires de l’existence. Je rate ma vie. Je crois que ça me révolte, je crois que je n’ai pas les mots ; et déjà « croire » je m’en fous bien. « Goitre » ça ne ressemble que vaguement, ce n’est pas un verbe, mais justement c’est mieux. Il y a un truc qui ne passe pas, rien ne se passe.

J’ai fait ce rêve étrange et pénétrant, un endroit entre le couloir et le tunnel où j’avance dans la pénombre ; contours flous mais je sais que je rêve. Je ne suis pas seul à avancer ; avec moi, des « autres » me suivent ou me précèdent, et ces autres, tous, c’est encore moi. Je suis plusieurs, j’ai la pleine sensation d’une multitude de Sojac, et le Sojac qui en fait l’expérience n’est pas plus « réel » que les autres, il est seulement celui dont j’adopte le point de vue pour le moment. Je pense (dans mon rêve) au sketch des spermatozoïdes de « tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe », et de fait, comme eux, nous les Sojac nous ne savons pas où nous allons comme ça, mais nous comprenons « étrangement » qu’il nous faut y aller.

Alors bien sûr, le couloir/tunnel devient de plus en plus exigu à mesure que nous avançons, nous nous resserrons les uns contre les autres, nous bousculons un peu, pardon Sojac, je t’en prie Sojac, je suis une foule dense, vaguement nerveuse – Mais polie. La suite est bêtement logique : les Sojac qui sont devant moi marchent de plus en plus doucement, piétinent de plus en plus, trébuchent, et ceux de derrière se font pressant, et c’est parce qu’ils sont pressés eux-mêmes. Et là, ce que j’attendais, la rumeur arrive de l’avant, et parle de ce qui s’y passe : c’est fermé, pas d’issue où nous allons. Les quelques Sojac qui m’entourent et moi échangeons un regard entendu, comme en connaissance de cause : c’est limpide, les Sojac vont continuer à affluer de l’arrière et à avancer, et nous pousser encore, nous écraser pendant que nous écraserons ceux qui sont devant, qui déjà n’avancent plus du tout. Voilà, comme un couillon que nous sommes, nous allons nous ratatiner, nous « amalgamer » contre un mur.

Je tente et je réussis une sorte de métempsycose spatiale et instantanée (et une transsubstantiation d’humeurs aussi) vers un Sojac de l’arrière, et me retrouve, coup de bol, dans un moi-même très à la bourre, même pas encore rentré dans le couloir où ma multitude continue à s’agglomérer – le Sojac-balai en quelque sorte. Je reste en retrait un moment, pendant que se perpètre mon premier suicide collectif par implosion lente et têtue, par auto-foulement, et me vient une pensée inédite : de là où je suis, je me fais l’effet d’une belle bande d’abrutis. C’est quoi ce remake petit budget, cette parodie « à l’américaine » du sale petit secret ? « J’irai me crasher sur vos trompes » ? Je suis atterré, glissons. Et comme jusque là, dans ce rêve moite, je n’ai pas été ni subjugué ni débordé par l’intelligence noire qui y est à l’œuvre, que je m’en suis même plutôt pas mal sorti en prévision et en opportunisme, allez soyons fous, j’essaie de me la jouer carrément omnipotent. Et je me dis tiens, et si je faisais apparaître ma prof de Sciences Nat’ de sixième (ouais ouais, c’est niveau « la maîtresse en maillot de bain », mais je rêve avec mes moyens d’abord). Et donc, Shazam ! Et puis rien… Basta ! restons classique, je décide de finir avec une valeur sûre, et je me jette dans le vide. Voilà, à la fin de mon rêve, je tombe, je tombe, je tombe, ah là là qu’est-ce qu’on s’emmerde.

 

Vendredi 14 avril 1995

 

Sojac
Stagnage critique

 

Euphorie douce, tellement enclavée qu’elle en est insulaire. C’est trois fois rien, C’est l’impression d’être possédé par l’esprit de Monsieur + de Balsen, c’est comme une envie de faire Tarzan, un tour sur le guidon de la bicyclette qui passe, de mordre les mollets du facteur pour de faux, de manger des cerises seulement pour cracher des noyaux, de rejouer la scène finale des demoiselles de Rochefort – le rôle de Françoise Dorleac qui danse comme une gaufre, de chuchoter « la voix dans l’intervalle » en boucle, de… Bon j’arrête. C’est aussi un soulagement complètement factice à la perspective que quelque chose a fait son temps, quelque chose d’assez peu fondamental finalement, hein… Et voilà que j’ai été bien inspiré d’attendre du temps ce que je n’aurais su qu’incidemment attendre de moi-même, ah ah ah, pardon ça m’a échappé. C’est la tristesse qui fait sa maligne.

Stagnage critique, je mange mon pain noir, en me conciliant des bouts de mer et des aubes  xylogueulante. Au reste dans cette vie il y a des moments que j’aime bien – la plonge surtout (j’aime faire la vaisselle), le ménage, l’entretien, la techniques de surface dont je me suis fait une spécialité, un zèle, où l’esprit peut vaquer sous des paupières de mains. Je pense à une Betty Boop hard-core, aux belles mélodies des autres, à ma très belle potote Mouche, à maman pour la vie. C’est vague, mais les ressacs sont parfois fructueux : j’aperçois mes villes invisibles. J’ai envie de danser. Et je me sens comme une statue de cire – je me vois comme elle doit regarder. Efface efface efface.

Bon d’accord j’ai recommencé à boire et bon d’accord ce n’est pas une bonne idée. Le truc que je veux noyer flotte mieux que moi et émerge encore quand je suis tout coulé, c’est une putain de colère en boyaux de chat, un truc sec, botulique et sans état d’âme : détruire.

Allez je lève le pied, il faut.

J’ai recommencé à peindre aussi, et ça non plus je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée. Tout ceux qui m’ont connu il y a ne serait-ce que cinq ans me jure leurs grands dieux qu’ils vont enfin me re-connaître, (sauf Mouche, elle elle sait)… Mais il se trouve que ça fait quelques paquets d’années que je me préoccupe essentiellement de faire en sorte que l’atelier ne soit pas juste le lieu de la reconduction de la débâcle. Dans mes moments de sottise optimiste, je repense avec une nostalgie de contamination à mes quelques expositions euphoriques de naguère, cette époque qui a duré dix ans où je faisais profession d’un état – paltoquet – et je me demande quelle tour de magie m’autoriserait aujourd’hui à assumer la courbette généralisé attenante à cette espèce de cartoon triste.

Sinon j’ai reçu dans la nuit un message-texte (j’ai toujours le Tam-Tam qu’Adèle m’a offert, c’est son cadeau d’adieu depuis peu), lequel persiste à dire : «Tu étais tout pourri ce week-end, mais je crois que je t’aime Léon», je suis très heureux mais si je pouvais être grippé, ou juste un peu patraque ça m’irait mieux.

 

 

Au dépôt

 

Au dépôt

Le bon moment du dépôt, c’est l’entre midi
et trois, quand quasi tous les chauffeurs sont sortis
et que le soleil a trouvé parmi les tôles
du toit, les plexis dégueulasses et s’y enrôle

en bâtisseur de tours en poussière ondulée.
Ça sent le diesel un peu, ou l’huile mêlée
aux odeurs du sale universel et du vieux
fond de plastique et de mousse écrasée – un feu

ferait une fumée noire et vitrifierait
sans doute l’envie de s’adosser à un mur :
des camions blancs numérotés et la morsure,

qui rend du jus à leur usage, d’un regret :
ce que cette vie là doit aux choses, et ne tient
que d’elles de n’avoir su qu’échapper à rien.

Mardi 11 avril 1995

 

Sojac
Le lit de Mao

 

Humeur épouvantable, massacreuse, tronçonnante, levé avec, faut pas me parler, pas me téléphoner, pas me regarder longtemps, je vais avec le mors ultra serré parce que je foutrais des coups de savates partout sinon : j’ai envie de ronger les ongles à quelqu’un – Jusqu’au sang. Et bien sûr c’est le matin où le filtre se met en torsade, se circonvolutionne dans la cafetière pendant que je suis dans la douche ; et me vomit un marc très très très humide, et pour moitié encore sur le buffet puis le carrelage. Et le café à manger ce n’est pas bon, même quand on est de bonne humeur. Et ce n’est pas meilleur à éponger.

Ceci dit, globalement et VRAIMENT « à peu de chose près », je tiens ma ligne. Je ne bois plus.  D’ailleurs, je recommence à maigrir, j’ai un herpès qui a éclos au coin de mes lèvres et y prend ses aises, j’ai les cernes qui virent au bleuté, je lis en dedans comme un amoureux transi tout ce qui me tombe sous la main. Je me connais, je fais la chenille, je rampe comme j’escaladerai, le temps que la paroi d’air chaud de mon optimisme passe de l’horizontale à la verticale. je me suis filé en gardiennage à mon surmoi… Youpi, donc.

Bon d’accord, hier soirée perestroïka, explosion de murs et liesse populaire pour la petite foule de mes angoisses qui sont habituellement régies par une névrose paranoïaque bon teint, laquelle j’ai livrée, la tête sur un pic, à ses bien tumultueux sujets. Chez Mao, casting type – Adèle en ex-jeune première (elle repart ce soir) – et scénario type, et donc bien sûr des produits ont tourné. Et je ne sais pas ce qui m’a pris : j’ai gouté à tout. Habituellement, quand je suis straight et que le corps flanche, en sevrage quoi, rien que le joint, même pas je le regarde, parce que dans ces moments là je sais que j’en ai un usage social… heu… Paroxystique dans l’ordre de l’incommunicabilité végétative. Alors les trucs plus durs… Curieux d’ailleurs, autant j’ai le vin gai, amoureux, extraverti, limite pétulant, autant ces trucs là ont toujours eu des effets strictement implosifs chez moi.

Quel con.

Tous les efforts de logique que fait la paranoïa pour avoir un peu d’aplomb et durer en butée, tous ces efforts deviennent ostensibles, criards, stridents, creuvards, et les objets exclusifs d’un réinvestissement paranoïaque en abîmes, et voilà le Sojac qui se regarde respirer avec stupeur, qui voit des emblèmes d’oppression sociale dans les objets mobiliers du père Mao, et des signes de persécution sournoise dans l’attention que commencent à lui porter ses petits camarades un peu inquiétés par son silence têtu, puis sa façon de tout faire répéter en paniquant parce que c’est la merde de ne pas comprendre ce qui vient d’être dit.

Je suis allé me coucher dans le lit de Mao parce que tout le monde était très très méchant, et j’ai lutté pour ma dignité (il n’est de droit que celui qui se plaide) en surveillant les murs dont la neutralité était vachement suspecte. La petite Adèle est venue me voir plusieurs fois, s’est assise sur le lit, m’a parlé tout doucement en tirant mes cheveux pour les détortiller et s’émerveiller de leur longueur insoupçonnable :
– Ca fait longtemps que tu n’es pas allé chez le coiffeur ?
– Je les ai lavés hier.
– Heu… Ce n’est pas ce que j’ai dit…
– Quoi ?! Qu’est-ce que tu as dit ?
– Heu… Je vais te laisser te reposer, hein ?
– Pourquoi ?! Qu’est-ce que j’ai dit ?
– Bon, je reviens tout à l’heure.
– Et aller ! Des menaces maintenant !

Je me suis relevé quand j’ai pu faire face, fusse en deux ou trois fois, aux assauts du bien peu de la réalité, et j’ai entrepris de me murger copieusement, histoire d’affronter le grand méchant loup en lui refilant de quoi s’occuper, mon espèce de niaiserie cabrante de chèvre de Monsieur Seguin, de fatalisme d’Antigone mais avec des plumes dans le cul et des oreilles de Mickey. Je me suis tassé un héroïsme en short et marcel à l’anisette 51, et c’est allé mieux ; toujours mutique et égocentré, mais d’une neutralité de papier PH qui se refuse à tremper où que soit. J’ai regardé, on m’a foutu la paix. Je ne sais pas l’heure qu’il était mais Adèle s’était endormie sur le canapé. J’ai trouvé mesquine sa façon de dormir, sa position et la bobine que ça lui faisait. C’est la première fois que je trouve un truc aussi « consistant » à lui reprocher.

Je suis allé à la salle de bain pour me mettre des baffes avec de l’eau dedans, j’en ai mis partout, et soudain j’ai eu envie de tomber éperdument amoureux, de tout plaquer, les gens d’à coté, la musique, de faire piquer les chiens (non, ça non), de filer ma dédite à cette vie, et d’aller m’installer à la mer. Enfin, au bord. Enfin, un océan, un vrai, pas le golf à la con d’ici… enfin bref c’est allé mieux, j’ai pu rentrer me coucher.