Archives mensuelles : novembre 2014

Au sillage des camions poubelles

 

Au sillage des camions poubelles

Astreint quelque fois au sillage clignotant
Des camions poubelles, obligé au pas derrière,
J’en profite pour faire bruire la lumière
Dans mon trousseau de clés et dans un mouvement

Pendulaire. La P’tite fille, dix ans, peut-être
Douze, assise à ma droite, s’éberlue encore
Plus que d’ordinaire – elle louche un peu et sort
Sa langue – et les han han qu’elle continue d’émettre

Sont un peu plus le signe, ou un peu moins l’élan,
De sa tendance à buter ses sens en avant,
Avec son torse pour s’assurer un couloir

Familier, une voûte pour tenir l’entour
A distance et son monde en dedans… Mais toujours
Ses yeux qui rendent ombre et lueur aux gyrophares.

Jeudi 9 mars 1995

 

Sojac
Chez Nénesse avec Louise

 

J’ai bu l’apéro hier soir avec Louise chez Nénesse et elle m’a essentiellement engueulé,  m’a mis le nez dans mon pipi rapport à Adèle, pas juste parce que c’est sa copine, aussi parce qu’elle estime pour mon bien qu’il faut que je désinvestisse cette outre de C02 dont j’ai fait mon aquarium de possibles pour investir n’importe quel courant d’air. C’était sûrement passionnant pour moi comme conversation, mais globalement elle a fait les couplets, et moi LE refrain : «Chef oui chef !» ; et puis je me suis découvert le don de rire comme on percerait des petites cloques. C’était pathétique. Je lui ai promis de tout dire à la demoiselle à sa prochaine escale, et elle a pu filer rejoindre Mao (oui ils continue à se voir en douce. Ca m’énerve ça).  Moi je suis resté jusqu’à la fermeture à empiler des blancs de plus sur le blanc de trop.

Tout dire… A l’échelle mondiale, Il n’y a à ma connaissance que  Louise qui prétend y arriver tout le temps. Elle se goure peut-être. La plupart du temps elle affiche un naturel à la con où elle « dit ce qu’elle pense », en omettant de penser ce qu’elle dit. La belle affaire, comme si être spontanée c’était réfléchir avec la bouche. Et quand par exception elle arrive à quelque chose qui l’emboutit à ses voeux pieux, c’est con, mais elle est beaucoup moins sauvage que bêtement pittoresque. Il n’y a pas de vérité naturelle. Et on peut entendre toute la mer qu’on veut dans un coquillage vide, le son propre du coquillage dit autre chose de la mer que sa seule imitation.

Je vois la demoiselle Adèle ce week-end, je lui ai trouvé une sorte de ferveur tranquille au téléphone, qui m’étonne, «ce qui arrivera sera bien», cette espèce de fausse simplicité qui s’étaye de l’espoir que ce qui est bien arrivera. J’ai l’impression d’aimer cette jeune femme sans plus aimer du tout ; c’est technologique en somme. D’un autre coté, c’est peut-être maintenant que rien ne se passe, que le verbe est fondateur. Il faut dire qu’il y a encore peu je me faisais pulvériser par une vieille femme muette qui végétait et luxuriait tranquiloute à l’intérieur d’une jeune femme extrêmement belle – sa peau très blanche et des nervures bleues de feuille orgasmique. Je me réfugie dans la fatigue, c’est un angle. Dormir est la solution. Je ne veux plus me perdre, je l’aime bien en vrai la demoiselle Adèle, il est temps «d’aimer bien» peut-être, je ne me rends pas compte, je crains de trouver ça un peu long. Et puis j’ai envie de boire quand j’ai soif.

Bref chez Nénesse, je me suis remouillé l’ambition jusqu’à assez tard ; avec ce que je lui ai balancé, elle ne séchera pas de sitôt. J’ai l’humeur à désinvolter tout, à retirer le socle de cette statue pompière (cette manière de se raidir sur un état de soi qui en serait toute la compétence statuaire, cette grimace de boue, Golem débile à qui on prête avec usure un semblant de souffle, un peu d’air dans la chambre à combustion d’Eros) dont il faudrait encore que je me fasse un rêve post-monitoire. J’ai bu jusqu’à être très fatigué et très mal ; en colère. En un mot : vulgaire.

Alors,  je suis rentré chez moi et je me suis fait du «riz de la vallée du Missipi».

Ben c’est pas mauvais.

Lundi 6 mars 1995

 

Sojac
Les toilettes d’une brasserie

 

Extérieur nuit, abondance nuit aussi. Il faut que j’arrête de boire deux secondes d’affilée pour voir comment ça fait deux secondes d’affilée en vrai. Plus de marge, ou bien cette marginalité des quotas, la transmutation d’un seul émoi, l’exotisme, renouvelé par tiers tous les deux mois. J’en ai aussi un peu marre de tout vivre comme une épreuve, jusqu’à la sociabilité rigolarde et railleuse d’ici, où j’ai acquis mes points en déterminant mieux mon innocence : l’absurde.

Sinon l’intention n’a jamais fait de musique, du moins jamais autant qu’un pied sur une pédale de grosse caisse.

L’idée me déplaît en principe, mais je crois que je suis parti pour essayer de composer avec les doigts. Je ne trouve qu’un seul avantage à être un piètre guitariste : l’apprentissage ne suggère pour l’instant qu’assez peu de citations ; les doigts sont vite bavards, on a le règne animal embarqué, et une tendance au troupeau – une nostalgie du banc. Je me figure peut-être à tort que cela du moins ma garantira une lisibilité plus immédiate, moins de torsion mélodique, un peu du rock’n’roll hu hu. J’essaye de faire des chaînes d’accords pleins et de poser ma voix de teckel cruel sur les maillons. Ca rend des trucs que j’aime bien pour l’instant, et que je peux encore entendre quand les plombs ont sauté (ici, c’est tout le temps), ma guitare sonne vintage comme j’aime quand elle n’est pas branchée, et moi pas trop mal «légèrement» ivre dans la salle de bain, assis sur le bord de la baignoire. Il paraît que j’ai une voix parlée d’évanouisseur provisoire de femme fatale.

Tiens, d’un coup je pense que certaines femmes aiment les hommes qui ont l’air d’avoir un destin. Et que souvent elles se trompent. Moi par exemple, mon destin c’est l’astrologue de ma mère et ce que les écrits et des femmes m’ont fait de petits dans le dos. Je suis un genre d’aimant que des champs magnétiques ont attiré vers l’alcool et pas mal de mots qui se terminent par ISME. J’en suis revenu. Vaincu. J’ai un destin pour des pots de confiture à me goinfrer tout seul à soixante ans, et puis mourir. Ceci dit, j’ai réellement fantasmé ma sexualité le jour où j’ai commencé à m’en souvenir avec plaisir ; et émotion. Avant, je bandais. Je ne pense à Adèle que comme à une balle perdue, en ce sens j’ai grandi : je me sens maintenant de ramper sans parachute.

En ville tout à l’heure, marché aux livres pour me réapprovisionner en dissolvants : des mots et la foule aussi – peut-on être en étant aussi nombreux ? En tout cas moi, Nada ; je grouille et je bruits. J’ai trouvé un angle mort dans les toilettes d’une brasserie blanche et bleue de la grand place, je les ai dessinés à la va-vite pour repartir (j’ai souvenir que la dernière fois que j’avais rouvert l’atelier j’avais été surpris qu’il me le rendît si bien). Bon, là, il faudra un peu amorcer la pompe. Régle N°1 : ne jamais être au bon endroit. Et si toutefois j’y suis, surtout ne jamais être la bonne personne. Jamais. C’est bien, ça, croire. Plutôt qu’imaginer. En lieu et place d’un processus de faits, proclamer sur rien un état de droit (de l’obligation de s’engager dans sa vie, et de s’empailler à mesure dans ce qu’on a de fini. Le roi baise la reine, c’est son droit). En somme je suis un peu d’humeur à me dire que si je savais « arranger », mieux attifer du moins, le très peu de musique que je suis en mesure de commettre, ma compétence n’irait pas jusqu’à m’empêcher de poser une cloche d’une transparence remarquable sur un fromage qui pue.

Alors c’est dit : maintenant en musique aussi je vais faire du all over. La peau c’est le style sur l’os. Et moi je suis un idiot. Après, on verra après.

 

Vendredi 3 mars 1995

 

Sojac
Birdland à quatre mains

 

On enchaîne les répétitions, Céline Spitz nous fait beaucoup de bien, surtout à Pétrus qui a maintenant un tuteur pour arboriser des lignes de basse très flottantes ; du coup ça donne aussi des ailes à Mao dont les chorus sont de plus en plus jazz et chiants, et du coup Dada et moi avons l’air complètement cons à poser l’harmonie à nous tous seuls d’autant de possibles. Pétrus est très brutalement tombé amoureux de notre nouvelle batteuse, mais en fait tout le monde en est amoureux, c’est une musicienne incroyable, c’est une fille incroyable, Mao est hautain comme jamais parce qu’il n’est pas du genre à s’avouer séduit, les filles n’osent plus danser comme des cruches, parce qu’on dirait qu’il se passe quelque chose. Dada et moi avons résisté ensemble à telle ferveur débile, jusqu’à la dernière répétition, mais depuis la dernière répétition je suis seul à résister. A la toute fin, pendant qu’au lieu de remballer le matériel tout le monde s’est agglutiné autour de la petite chauve pour faire son malin au prétexte d’avoir ses impressions, j’ai vu Dada tirer un banc vers le piano quart de queue au fond de la salle, un Yamaha assez récent qui n’a pas dû voir un facteur depuis les quelques éternités accessibles aux piano japonais des années 80, et qui ne sert jamais. Elle a ouvert le clavier et s’est mise en tête de massacrer Birdland.

Au moment où je m’approche d’elle pour être solidaire, j’entends qu’on tire une chaise derrière moi, c’est Céline qui s’assoit à la gauche de Dada et lui prend les notes graves. Dada lui fait sa tête de sainte Thérèse touchée par la pesanteur :
– Je n’ai jamais su jouer, je crois. Enfin j’ai dû rêver que j’ai joué du piano un jour.
Céline tord la bouche, se met à taper la noire avec trois doigts de sa main droite sur la rainure en bois où on coince les partitions, installe la ligne de basse de sa main gauche, plaque ultra vite un accord de la main droite et la renvoie illico reprendre sa fonction de métronome. Le tempo n’a pas bougé dans ses doigts toc toc toc. Dada se lance. Le début du thème peut se jouer à deux doigts, du moment que c’est dedans, ça peut être faux, et en l’occurrence c’est juste, quatre variations d’à peu près la même phrase mélodique simple, Dada est dans la coup ; à la cinquième, sa «copilote» prend une seconde voix en scat suraiguë inattendue quand on connait le rauque de sa voix parlée. Une voix vraiment déchirante. Quand elles abordent toujours ensemble la montée qui ressemble à une dégringolade à l’envers et qui annonce le moment fort du thème, Céline envoie une gamme bizarre dans les touches à l’extrême gauche qui ressemble autant à une guirlande en carton qu’à un roulement de batteur, mais ça tombe pile poil sur le premier temps de l’espèce de « refrain » joyeux, et là… Elle déploie sa voix, et je vois Dada, sa main libre comme rattrapée dans les plis de sa robe, une émotion de trop et elle la déchire, et Céline, ses yeux qui vont chercher les notes en hauteur dans sa tête, au dessus de son crâne, son long cou a l’air de résister à une implosion, parce qu’elle se vide dans chacune des petites notes qu’elle émet, c’est beau, punaise c’est tellement beau que Dada en arrête de jouer. La petite chauve ne se démobilise pas pour si peu, pas le moindre heurt, elle est lancée pour finir toute seule, jusqu’au bout du thème qui normalement est un décrescendo dans le volume et dans l’intention, mais qu’elle fait déraper vers un final automnal avec des notes qui tombent en feuilles mortes, jazz mais romantique allemand, elle joue vraiment très bien – pour un point final en suspens de deux notes qui se rendent l’une à l’autre un seul et même guingois. Et le silence qui suit Zawinul, du coup c’est du Céline Spitz.

Bref Dada a trouvé une prof de piano, et quelqu’un dont le talent lui arrache presque des larmes. Je suis jaloux, je crois.

Sinon, rien à voir, j’ai reçu hier matin une carte postale d’Adèle. Pile mon adresse et juste sa signature, et face un truc de Ben, sur fond noir, écrit en blanc « Il faut tout dire ». L’idée d’obtempérer à une injonction de ce contempteur de salon (Ben) ne me laisse pas sans rire : s’il met quelque ironie dans ses sentences, ce n’est visiblement jamais pour l’éprouver pour lui-même, lui qui a fait sa légende sur un renoncement spectaculaire à l’Art, et le fait durer depuis des lustres, dans la réserve où il se trouve quant à l’opportunité de devenir enfin ce qu’il est : un mauvais publicitaire. Mais soit, s’il faut tout dire…

Devant chez M.

Devant chez M.

La pleine’ lune accroche comme un lampadaire’ de plus
au parking devant chez M. – c’est toujours elle
que j’attends perdu au pince’ fesse habituel
des mondanités de l’anxiété, au rictus

attenant qui anticipe probablement
ce que j’espère au fond : cette grimace dure
qui tire’ les commissures de tout et rature
son visage plus qu’elle’ ne le barre vraiment ;

et qui est son sourire, à elle – encore’ qu’il vaut
quasi un concours de circonstance, la photo-
-finish d’une géologie ultra rapide

où les humeurs se règlent’ sur la ligne. La voilà,
avec son grand bavoir blanc, et ses petits bras
tordus. Elle a sa figure emballée sous vide.