Mardi 21 mars 1995

 

Sojac
Cher journal

 

Forcément plus le temps de rien, il faut que je me décide une bonne fois à couper avec cet ombilic débilitant, dormir/boire, il faut que je le fasse, parce que je suis en train de devenir une planche pourrie, quelqu’un de torve, la fumée que je jette. La musique que j’écoute encore, quand je suis encore à me donner ce que je voudrais mériter, et je ne me console avec rien ni personne finalement de me mettre en position tout le temps de démériter de tout, la musique que j’entends encore la nuit (mémoire de forme), et que je pourrais peut-être entendre au réveil s’il n’y avait cette salope de migraine alcoolique, est forcément un genre de joie : le silence, la concentration, la place de l’air, le contraire exactement de la détermination d’une langue. Une hospitalité.

Il faut que je m’y remette, il faut que j’arrête de boire, il  faut que je compose et que j’écrive, il faut que j’aquarelle tout ça.

Hier en soirée je me suis posé en terrasse au face aux embruns, il faisait bon (remarque ici, il fait toujours bon), j’ai commandé un vitel-fraise, Gadsby m’a regardé comme si j’avais fait un saut périlleux, j’ai coupé le Tam-Tam de la mort de ses os et j’ai réfléchi avec une intensité sans fondement à ce que j’allais devenir maintenant. Ca fait trop longtemps que je suis ici, je m’encroûte ; pas envie de repartir vers l’Île nord, La capitale, la civilisation,  oui bien sûr mais non, je ne me sens pas de payer 4000 balles pour un placard et puis j’aimerais bien déballer mes cartons – je ne sais plus ce qu’il y a dedans. Il y a Dada qui m’a dit qu’elle regardait s’il n’y aurait pas une saison de limonade à faire à Genève. La limonade, j’ai donné quand j’étais gamin et ça devrait me faire toute ma vie le ras-le-bol que j’en ai conçu, et puis Genève, bof, l’Europe, bof… A tout prendre je préférerais Lausanne, ou Berlin.

Je me suis encore dit que je pourrais aussi essayer de vendre mon corps affolant (c’est dire comme j’étais concentré), et puis non : c’est bien assez le bordel déjà de me circonscrire à l’intérieur quand je suis à en assortir le teint et l’ergonomie aux usages des chambres à coucher. Non, quitte à rêver la dissolution, autant savoir qu’on rêve et escompter que ce sera par l’amour fou. Le désespoir plutôt que le dégoût, ça ressemble vaguement à un pari stupide, mais je m’en fous : j’ai un herbier de sensations éparses et folles, complètement folles, qui ne me confirment que les vertus strictement décoratives des quelques cyniques que je suis amené à côtoyer.

Vu que je n’arrivais à rien, mes petites pensées en rigoles ont suivi leurs pentes naturelles et ont trouvé à se rejoindre dans une flaque tranquillette : je me suis rappelé l’Ile nord. Ca faisait deux mois que j’y étais, je ne dormais plus à l’hôtel, j’avais un meublé très moche mais où je pouvais recevoir Sana qui n’avait pas vingt ans, et qu’on ne s’aimait pas vraiment, mais qu’on était des gosses très jolis – surtout elle. Je l’avais laissée à 22H00, toute chaude et douce dans mon lit, donné consigne à mon toutou de l’époque de veiller sur elle (c’est à coté de la plaque, mais ce toutou là je le pleurerai tout le temps qu’il me reste), et j’étais parti bosser. C’était avant mon époque limonade, c’était une usine, c’était loin, je ne bossais que la nuit, on domptait des grandes coulées épaisses de béton dans des moules à cake de cinquante mètres de long traversés par des câbles en tension, et puis on chauffait, disons thermostat 6, j’avais un vélo sans vitesse et sans phare acheté aux puces, jaune, et il y avait une montée de la mort, et une descente de la mort. Et donc cette fois là j’étais tombé dans la descente, lamentablement, et avec déchirure du cul (que du fun : derrière je bossais huit heures de rangs penché en avant, le cul en l’air), et surtout ni lune ni étoile, rase campagne, un quart d’heure à tâtonner à quatre pattes pour retrouver mon biclou dans les herbes du fossé, en pensant au gros yeux du contremaître et en riant comme un con. Bon sang, à cette époque je n’avais peur de rien. (Bon si, d’accord, de la nuit en pente. Mais c’est tout). Ou peut-être que j’avais des choses plus avouables à faire avec les mouches. Et c’est dommage d’ailleurs parce que depuis j’ai découvert que les yeux dans le dos, c’est ce qui rend la mouche irremplaçable (elle au final, la surprise, elle l’a. En admettant qu’elle soit consentante, ça m’étonnerait qu’elle ait une idée claire de ce à quoi elle consent. Et elle doit déjà bien gamberger quand on a la ceint de chatterton pour ne pas qu’elle explose) : quitte à se commettre dans l’inavouable autant en tirer immédiatement le bénéfice de la honte : et avec les mouches c’est bien : c’est les yeux dans les yeux, et ainsi ce n’est pas la faute qui est éprouvée, mais bien la culpabilité. Le bonheur.

Rentré à la maison, comme décidément c’est les soldes chez RANCE MOISIR (il faudra que je résilie mon abonnement), j’ai nuitamment eu un bip sur le tamtam d’Adèle, qui en sténo courante (je traduis ici en Français) me disait : « Je reste à quai à Kyoto le week-end prochain, je t’appelle la semaine d’après. Je m’essaye à la gouache, là, mais la tête vide, ou bien gribouillis, LOL (ça je ne sais pas le traduire) ». Je suis remonté me coucher, j’ai mis un coussin sur ma tête, puis un deuxième, la couette, la lampe de chevet, la table de nuit, et finalement j’ai insomnié entre le sommier et le matelas, c’était tordant.

 

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