Samedi 18 mars 1995

 

Sojac
Aux urgences

 

Adèle est partie. La dernière soirée avec elle  relève de la quatrième dimension. Jeudi on avait convenu de se donner le bout de nuit, de 20h00 notre retour de chez ma grand-mère (qui la trouve trop jolie et trop gentille pour moi), jusqu’à son réembarquement à 4h00, ça augurait une nuit quasi blanche quand il n’y a pas un seul plan acceptable de C sur l’île ces temps-ci… Je commence à me faire vieux moi, déjà parce que je me soucie de plus en plus des bien peu aventureuses questions de ma récupération. Basta, de toute façon le ouendêvuuu est tombé à l’eau pour cause d’une force majeure bien torve comme j’aime, un genre de dégât collatérale du théorème de John Lennon, «la vie c’est ce qui vous arrive quand vous êtes en train de faire d’autres projets». Entre chiens et loups, apéro, Adèle en face de moi sur son tabouret me parle de Dieu ou de Vanessa Demouy, je ne sais pas au juste, mon téléphone sonne. C’est Louise ; à sa voix elle est ivre que ça doit en être strident, free-jazz :
– Oh Léon, tu peux te libérer ?
–  Maintenant ?
– Maintenant et vite, en fait.
– Qu’est-ce qui se passe, ô dingue ?
– Arrive, s’il te plaît. Vite…
– Tu es où ?
– Chez Gatsby.
– Qu’est-ce que tu fous chez Gatsby ?
– Je me console. Arrive s’il te plaît, faut que tu le conduises à l’hosto.
– J’arrive.

J’ai refait le noeud de  cravate à Adèle (elle était déjà en uniforme), un bisou sur son front, et suis parti en courant dans les ruelles de la vieille ville, en me disant que j’aurais dû prendre une petite laine et peut-être même faire des études de super-héros après le bac. Gatsby est un garçon de vingt ans qui bosse au Face aux embruns (le lounge du port), il est d’une beauté à déchirer le bas de ses robes en pleurant, à manger ses poings, blond vénitien mais ténébreux et morgueux, un grand corps de petite frappe, ce n’est pas la plus grande de ses qualités (il est d’abord très affectueux) mais c’est celle qui prend toute la place dans son rapport au monde : quasi toutes les filles qui le croisent croient le rêver éveillées…  Du coup je ne me demande même pas une seconde comment ma vieille potesse Louise s’est faite enroulée sur ce coups là ; je n’ai qu’à le regarder lui.

Je les trouve devant la porte de l’allée, dans un coin sombre, d’évidence ils ont tisé comme des brutes, ont l’air de sale humeur tous les deux. Gatsby tient une serviette éponge pliée en huit comme une compresse contre son entrejambe ; elle est tachetée de sang. Comme j’ai vu le pilote d’«Urgences» en VO, je demande à Louise, c’est elle la professionnelle :
– Qu’est-ce qu’on a ?
– C’est le frein qui a lâché.
– Le frein ?
– Le frein de sa… Le petit bout de peau qui tient le gland et le prépuce ensemble.
– Oui je vois. Comment vous avez fait votre affaire ?
– …
– Bon d’accord, Je fais quoi ?
– Il faut que tu le montes aux urgences. C’est rien hein, il fait la gueule mais il n’a même pas un peu mal… Il faut juste faire quelque chose quoi.

Gatsby se met à râler que même pas mal c’est vite dit et qu’il y a de quoi faire la gueule, quand même sa bite c’est ce qu’il a de plus précieux avec son coupé BM et le médaillon de la vierge qu’il porte autour du cou et qui est tout ce qui lui reste de son grand-père, ce à quoi Louise trouve à répondre «mon petit bonhomme» , c’est beau l’amour, ça m’a presque donné envie de contempler un couché de soleil en mangeant des granola. En fait je comprends d’un coup que Louise m’ait appelé à la rescousse : 1/ ces deux là sont partis pour se haïr tout le reste de leur vie (je ne sais pas comment ils se sont rencontré, mais bon c’est petit ici, on finit toujours par faire fructifier les croisements quand on est un peu à se commettre dans des plans foireux). 2/ Ils doivent à peine pouvoir vomir dans un éthylomètre. 3/ il se trouve qu’elle a 35 ans, lui 20 (c’est ultra conventionnel ici). Et 4/ surtout qu’elle est infirmière-chef. Aux urgences… A défaut d’une vie j’en suis quitte pour sauver une réputation.

Je dis à Gatsby qu’on va prendre sa voiture parce que je n’ai pas pris les clés de la mienne, ça aussi ça l’emmerde et il ne me l’envoie pas dire, il ne veut pas mettre de sang sur les sièges, au moins dans ma poubelle ça aurait été presque assorti, et il embraye que rien ne va plus, la guigne qu’il a, il est guignol, quelle journée pourrie, alors je lui prends bras et je lui donne l’élan pour bouger de là, Louise a à peine l’air de compatir. Elle me demande :
– Dis donc Léon, tu ne devais pas voir Adèle ce soir ?
– Si, d’ailleurs elle m’attend à la maison.
– Bon, je te la réquisitionne pour ce soir, faut que je parle à quelqu’un de normal.
– Ah d’accord, on échange nos vies ce soir en somme…
– S’il te plaît.
– Allez ça va. J’ai de quoi m’occuper les nerfs là. Passez une bonne soirée les filles, et évitez de penser à moi jusqu’à demain si ça ne vous ennuie pas. Tu lui diras… Que je la remercie et qu’elle peut déposer mes clés sous mon paillasson en partant.
– Et c’est tout ?
– Non bien sûr, tu lui transmets mes salutations vachement distinguées.

La suite a été dans le sens de la désaffection ; j’ai nounouté le beau gosse et tâché d’endiguer les débordements de son sale caractère, en ne lui parlant quasiment que de son pénis blessé. On a attendu deux heures aux urgences alors qu’il n’y avait que nous, des infirmières gloussaient en douce, mais on sentait que c’était surtout par anticonformisme forcé en cette nuit de deuil national, je me suis fais avaller deux fois 2 francs par le distributeur de café. Gatsby s’est peu à peu détendu, une fois acquise l’assurance que sa vie sexuelle, sa vie tout court en somme, n’était que momentanément suspendue, à sa faculté de cicatrisation. Dix jours sans, maximum, même pour lui ça reste jouable. Et puis tu parles d’une histoire : moi mon frein, je me le suis fait «ablater» par voie chirurgicale à la puberté, parce qu’il était trop court et que donc quand je bandais ça tirait tellement fort que  j’avais les oreilles qui descendaient de 30cm… Et bien ça ne m’a pas empêché d’avoir une vie amoureuse absolument bouleversante.

 

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