Mercredi 15 mars 1995

 

Sojac
Un travail solitaire

 

Sein und Zeit sind auf einem Shiff.

La demoiselle Adèle embarque demain soir, elle a quasi passé la semaine chez moi. D’ici à demain, je maintiens le cap, je ne fous rien,je répète, suis présent, c’est tout. Je sors les chiens, balaye des poils, mitonne les repas, achète l’à boire et l’à fumer. Un passage quotidien chez ma grand-mère pour veiller à ce qu’elle mange – je lui cuis ses légumes et lui prépare des assiettes équilibrées, elle gueule, je gueule aussi, alors faut qu’on partage le palmito de la paix, et on ressasse les souvenirs sélectifs de quand les morts d’aujourd’hui étaient drôles et attendrissants. Elle « lâche » les secrets de famille parce qu’elle n’a plus d’interlocuteur valable au delà de sa boîte crânienne, et me confirme des odieuseries dégueulasses avec lesquelles on a bien fait semblant de ne pas vivre. C’est glaçant.

Glaçant aussi, avant-hier j’ai raté mes quenelles sauce Nantua ; c’est un désastre je comptais parachever avec ça mon emprise sur le cœur tendre de la petite. Raté, donc, il va falloir que je continue à être extrêmement drôle et spirituel, et de là remettre à plus tard le moment de révéler mes penchants pour les chansons de carabins, les « tiens voilà mon zob zob zob », tout ça… C’est galère, la conjugalité. Heureusement à 18H00 tous les soirs, on se fait des apéros invraisemblables, avec dégustation aveugle, sourde et muette de vin blanc, blinis chauds au tarama, crevettes-mayonnaise, parfois tartines de Nutella (très bien avec un Mâcon très frais – mais faut pas tremper), on se met de traviole pour aller à la nuit en crabe, et se rêver un destin tordu : un voilier, un chat amphibie, (ou alors des phasmes ! c’est sympa le phasme comme animal de compagnie : tu regardes bouger un bâton)  un zodiac de rangement à la traîne pour les produits bodyshop et les soldes chez Zara, un frigo avec des lettres aimantées pour le trop plein qu’on aurait encore à se dire… Voilà pour nos pensées les plus pragmatiquement en conquêtes. Bref, la vie en pente douce, les mains qui frôlent les herbes hautes, un sourire extatique et les yeux à rien (un solipsisme de niaiserie sous chaque paupière, faut dire), je me ferais bien percer une oreille pour y accrocher un numéro de série en plastique orange comme en portent les génisses, le couple rend con. Mais alors, con.

Dès qu’Adèle a le dos tourné, j’écoute des musiques extrêmes, bruitistes, hardcores, free, minimalistes, j’entends beaucoup de raideur dans les partis-pris. Beaucoup de conformisme aussi. Quitte à s’induire indépendant, autant l’être. J’ai idée qu’il est facile de ne pas dénaturer ma musique, et je suis prêt à être signé des deux mains. Enfin je sais aussi que l’orgueil, c’est quelque réalisation puis de la colère contre soi. Mais je n’ai que ça. Je pense que j’ai épuisé mes autres ressources, et que je suis voué à la corde ; je suis à la corde ; mon besoin de solitude est probablement un rêve de consolation.

Je vis seul, je suis fait pour vivre seul. Les miroirs m’imaginent parce qu’en vrai je tourne sans fin dans la nuit ; j’ai de la colère au fin fond de chacun de mes gestes et ça m’emprunte comme un sémaphore à quai. Ce serait un épilogue louable de sortir de la circulation maintenant. J’ai passé la plus clair de mon temps jusqu’ici à me ménager la possibilité de disparaître – des jobs précaires parfois, pas souvent, seulement quand il fallait – et il a peu fallu. La peinture m’a nourri pendant dix ans, et c’était un travail solitaire, mon testament est pré-exécuté, mon chez moi tient à trois dizaines de cartons de livres et je ne me file jamais que provisoirement en otage à une vie. Je vis en meublé ici, ça me va. J’ai passé ma vie à faire des cartons, j’ai dû avoir une quinzaine d’appartements, je me souviens de toutes les adresses, là où je vis c’est petit mais je n’ai pas mieux vécu dans cette grande maison que j’avais achetée, retapée, quittée sans regret, c’est petit mais les clignotements de mon matériel de musique ne s’évaporent pas en réfractions, s’il n’y avait mes livres, ma vie tiendrait dans une passat breack de 1974, je mange des sandwichs debout devant le frigo, je rêve des horreurs, je ressemble à mon père, j’oublie mes proches, j’oublie jusqu’à la notion de proximité, c’est un caveau. Tiens,  ce soir je devais sortir avec Mao, on s’était ficelé un plan C, et je me prévoyais mangeant mes mains toute la nuit, mais j’ai été réquisitionné par la kommandantur (Adèle est très autoritaire mine de rien), j’abandonne mon petit camarade à l’indistinction de la «night» d’ici. Le pauvre, il va être obligé de baiser.

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