Dimanche 12 mars 1995

 

Sojac
La capitainerie

 

Fatigué aujourd’hui. La fatigue ne doit pas être une notion. Ou bien si c’en est une, c’est une notion qui prend fin là où commence la fatigue. Si j’étais une fille aujourd’hui je me maquillerais à la truelle en sorte que mon maquillage dispense quiconque de toute envie de deviner mon visage.

J’ai attrapé Adèle vendredi à 20H00 à sa descente du ferry, elle m’attendait vers la capitainerie avec deux copines qui d’évidence m’ont trouvé « moyen-moins » mais lui ont souhaité une bonne soirée «quand même». Elle était habillée en pépette (la pantalon taille basse, avec le string d’Obélix, celui qui monte sous les aisselles, et que normalement on ne voit pas. Mais ça, c’est sous le pantalon d’Obélix. Là, beurk), et elle a à nouveau trouvé ma voiture pourrie – ça m’énerve ça, une passat breack de 74, marron métallisée, tableau de bord en ronce de polyuréthanne, 19 litres au cent sur autoroute (et je ne parle que de l’huile), un arbre magique qui exhale des senteurs de gomme au tiramisu – mais elle ne m’a fait aucune réflexion sur ma mise à moi ; je n’avais rien fait de spécial, sinon me couper au menton avec un de ces rasoirs de seigneur qui sectionnent le copeau de peau avant qu’il ne se rétracte.

Pour une raison qui m’échappe, elle reste presque toute la semaine à quai. Chez moi. Elle m’a offert un tam-tam, pour qu’on puisse communiquer à tout prix quand on n’a rien de spécial à se dire. Je lui ai dit que je n’ai pas la moindre idée de comment diable marche ce machin ; alors elle m’a appelé Scarabée pour me recommander  de m’en remettre à mon cœur, du coup j’ai essayé d’imaginer la trogne et la taille d’un cœur d’insecte et j’ai estimé que ça m’allait.

On a mangé gras, elle a laissé la moitié de ses plats – tout le monde nous regardait, c’est petit ici. Bon aussi, on s’est ré-embrassé au dessus de la table dès les entrées et j’ai fini le repas sur la banquette à coté d’elle. Ensuite dans le parking souterrain du retour, on est resté un moment sur le capot de la voiture à coté de la mienne (la mienne était trop sale) et on est allé chez moi très très vite. Elle a encore dit « ouh là là tous ces livres » en entrant (ça m’énerve ça aussi) et ensuite, mais ensuite seulement, on a commencé à VRAIMENT s’ennuyer (je vais faire un procès à GOSSAMER, parce que je n’ai pas trouvé le calembour ultime à faire avec ce mot-là et les moments où on est amené à le prononcer mentalement, alors que je n’ai rien eu de plus intéressant à penser). Le lendemain matin aux aurores, on s’est dit bonjour dans un smac Brejnevo-Giscardien mais aussi bien on se serrait la paluche en se félicitant mutuellement. Voilà, j’ai rajouté un petit drapeau avec un cœur rose sur la carlingue de mon caleçon, je suis bouleversé.

Bon bien sûr je mens parce que je respire avec des branchies et que je me noierais quand même dans un verre d’eau. Je suis pile à la hauteur de la raillerie miséricordieuse qui m’est le plus souvent adressée : «oui mais toi ce n’est pas pareil, toi tu es un poète», ce qui revient la plupart du temps à me donner, à l’aune de tout ce qui me sera pardonné, la mesure d’un bien grand dépit. C’est gentil mais d’un autre coté je ne suis pas vacciné encore contre la prétention de ne dire de temps en temps que ce que je dis, surtout ici ; parce que je n’ai pas de morgue en vrai, je suis une éponge (ce n’est pas parce que je n’ai pas l’usage du monde qu’il m’échappe complètement) et je suis hyper facile à contaminer au niveau de l’humeur. Avec elle c’est presque un cartoon tellement on est dédié au seul fun, à ce point qu’on se vit potos comme tout, complice jusqu’à l’hystérie, quand on ne se connaît en vrai qu’autant qu’on se dévore subitement des yeux, et qu’on s’espère à la dérobée le reste du temps. En vrai elle me touche, point. C’est peut-être ça être pragmatique : dans le fond je vis tout ça de manière sentimentale. D’abord. Et le sentiment qui domine c’est celui de la surprise.

Mais bien sûr je ne vais pas me laisser faire.

 

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