Vendredi 3 mars 1995

 

Sojac
Birdland à quatre mains

 

On enchaîne les répétitions, Céline Spitz nous fait beaucoup de bien, surtout à Pétrus qui a maintenant un tuteur pour arboriser des lignes de basse très flottantes ; du coup ça donne aussi des ailes à Mao dont les chorus sont de plus en plus jazz et chiants, et du coup Dada et moi avons l’air complètement cons à poser l’harmonie à nous tous seuls d’autant de possibles. Pétrus est très brutalement tombé amoureux de notre nouvelle batteuse, mais en fait tout le monde en est amoureux, c’est une musicienne incroyable, c’est une fille incroyable, Mao est hautain comme jamais parce qu’il n’est pas du genre à s’avouer séduit, les filles n’osent plus danser comme des cruches, parce qu’on dirait qu’il se passe quelque chose. Dada et moi avons résisté ensemble à telle ferveur débile, jusqu’à la dernière répétition, mais depuis la dernière répétition je suis seul à résister. A la toute fin, pendant qu’au lieu de remballer le matériel tout le monde s’est agglutiné autour de la petite chauve pour faire son malin au prétexte d’avoir ses impressions, j’ai vu Dada tirer un banc vers le piano quart de queue au fond de la salle, un Yamaha assez récent qui n’a pas dû voir un facteur depuis les quelques éternités accessibles aux piano japonais des années 80, et qui ne sert jamais. Elle a ouvert le clavier et s’est mise en tête de massacrer Birdland.

Au moment où je m’approche d’elle pour être solidaire, j’entends qu’on tire une chaise derrière moi, c’est Céline qui s’assoit à la gauche de Dada et lui prend les notes graves. Dada lui fait sa tête de sainte Thérèse touchée par la pesanteur :
– Je n’ai jamais su jouer, je crois. Enfin j’ai dû rêver que j’ai joué du piano un jour.
Céline tord la bouche, se met à taper la noire avec trois doigts de sa main droite sur la rainure en bois où on coince les partitions, installe la ligne de basse de sa main gauche, plaque ultra vite un accord de la main droite et la renvoie illico reprendre sa fonction de métronome. Le tempo n’a pas bougé dans ses doigts toc toc toc. Dada se lance. Le début du thème peut se jouer à deux doigts, du moment que c’est dedans, ça peut être faux, et en l’occurrence c’est juste, quatre variations d’à peu près la même phrase mélodique simple, Dada est dans la coup ; à la cinquième, sa «copilote» prend une seconde voix en scat suraiguë inattendue quand on connait le rauque de sa voix parlée. Une voix vraiment déchirante. Quand elles abordent toujours ensemble la montée qui ressemble à une dégringolade à l’envers et qui annonce le moment fort du thème, Céline envoie une gamme bizarre dans les touches à l’extrême gauche qui ressemble autant à une guirlande en carton qu’à un roulement de batteur, mais ça tombe pile poil sur le premier temps de l’espèce de « refrain » joyeux, et là… Elle déploie sa voix, et je vois Dada, sa main libre comme rattrapée dans les plis de sa robe, une émotion de trop et elle la déchire, et Céline, ses yeux qui vont chercher les notes en hauteur dans sa tête, au dessus de son crâne, son long cou a l’air de résister à une implosion, parce qu’elle se vide dans chacune des petites notes qu’elle émet, c’est beau, punaise c’est tellement beau que Dada en arrête de jouer. La petite chauve ne se démobilise pas pour si peu, pas le moindre heurt, elle est lancée pour finir toute seule, jusqu’au bout du thème qui normalement est un décrescendo dans le volume et dans l’intention, mais qu’elle fait déraper vers un final automnal avec des notes qui tombent en feuilles mortes, jazz mais romantique allemand, elle joue vraiment très bien – pour un point final en suspens de deux notes qui se rendent l’une à l’autre un seul et même guingois. Et le silence qui suit Zawinul, du coup c’est du Céline Spitz.

Bref Dada a trouvé une prof de piano, et quelqu’un dont le talent lui arrache presque des larmes. Je suis jaloux, je crois.

Sinon, rien à voir, j’ai reçu hier matin une carte postale d’Adèle. Pile mon adresse et juste sa signature, et face un truc de Ben, sur fond noir, écrit en blanc « Il faut tout dire ». L’idée d’obtempérer à une injonction de ce contempteur de salon (Ben) ne me laisse pas sans rire : s’il met quelque ironie dans ses sentences, ce n’est visiblement jamais pour l’éprouver pour lui-même, lui qui a fait sa légende sur un renoncement spectaculaire à l’Art, et le fait durer depuis des lustres, dans la réserve où il se trouve quant à l’opportunité de devenir enfin ce qu’il est : un mauvais publicitaire. Mais soit, s’il faut tout dire…

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