Mardi 28 février 1995

 

Sojac
Cher journal…

Cher journal, dans le fond il n’y a que du bruit. Il faut peut-être arrêter avec la musique…

Là tout de suite je me fais l’effet de me donner des airs à laisser entendre que je serais susceptible d’être dans les dispositions adéquates pour me débarrasser du «vouloir-dire». Alors que je suis juste un peu névroquédélique ces temps. Ou bien alors oui, mettons, mais alors ce serait dans un coup de dés ou l’écoute cocaïnée et satisfaite de mon bruitisme supposé. Après l’emmerdant c’est qu’il faudrait que je joue l’offensive sur une utopie acquise au bluff autoritaire. Remarque, pourquoi pas ? Il ne serait pas difficile en plus de passer pour avoir des couilles quand on a pris comme moi tout le soin de s’entourer de castrats.

Je me rends compte aussi qu’il me faudrait quelque chose comme trois ans pour faire tout ce que je crois devoir, et que je ne les aurai pas. Ca veut dire que rien ne sera achevé, et avec toute la meilleure volonté du monde, je n’arrive quand même pas à le regretter. Il n’y aura pas de tournant pour m’attendre, parce que tout simplement il va se trouver quelque chose pour m’interrompre, je pense à quelqu’un comme à quelque chose d’une mort cérébrale, autant qu’à une douce coulée de pisse tout le long de mes jambes parce que je suis de moins en moins romantique. Je suis probablement de l’espèce commune de ceux qui en vieillissant se retrouvent de moins en moins dans quoi que ce soit, ou s’y retrouvent tant qu’il n’y a pas d’humains au prorata de ce qu’il y aura des hommes. Le vivant est déconcertant. Je ne comprends pas pourquoi on s’ennuie secrètement, pourquoi c’est important de sécréter son ennui. La peur de devenir ingérable ? Peut-être. Je connais peu de personnes qui puissent gérer le fait d’être ingérable. J’en connais deux.

Je sors beaucoup, je m’ harasse. J’ai des belles nuits d’ivresse, des gueudins mes aminches, l’alcool libère aussi la chevaleresquerie du puéril. Mais j’ai des aubes difficiles : je crois que l’affectif n’est pas sous-jacent d’assez d’affection pour induire si longtemps qu’en son nom j’en oublie LA passion : ma solitude. De toute façon, je ne sais plus lui parler, je baragouine un sabir reconductible et qui éconduit ma langue. Plus de silence non plus, j’écoute Donald Fagen et Brahms ; je danse indifféremment sur les deux. Mais punk. Je bosse de loin en loin sur une maquette qui du coup avance doucement (je me souviens à peine avoir été prolifique), mais dans tous les sens ; de là où j’en suis il semble se profiler une espèce de pop de gagou, avec des moments coquets et morgueux comme des menuets, et d’autres moments pour se vautrer sur le carrelage.

Et puis j’ai la libido en berne, je porte un slip kangourou en crêpe noir (pour ceux qui ne le sauraient pas, un slip kangourou est un slip marsupial d’Océanie, avec une poche devant pour parachever après sa naissance la gestation du bébé-slip), mais bon je l’ai aussi azimutée dans le sens d’une navigation au près. Parce qu’il s’agit belle et bien de remonter le vent, en le prenant quasi de face, en léger biais de manière à ce qu’il gonfle un peu les voiles, mais pas trop, pour ne pas solliciter un gréement fragile, et s’en tenir à l’infini lenteur – et ça tient de la dévotion. Je ressens tout dans mes poils, mon visage, mes heures de quart, et je remercie comme une prière le vent que je me suis trouvé et que je remonte, lentement, au près : le souvenir d’une haleine.

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