Archives mensuelles : novembre 2014

Mardi 21 mars 1995

 

Sojac
Cher journal

 

Forcément plus le temps de rien, il faut que je me décide une bonne fois à couper avec cet ombilic débilitant, dormir/boire, il faut que je le fasse, parce que je suis en train de devenir une planche pourrie, quelqu’un de torve, la fumée que je jette. La musique que j’écoute encore, quand je suis encore à me donner ce que je voudrais mériter, et je ne me console avec rien ni personne finalement de me mettre en position tout le temps de démériter de tout, la musique que j’entends encore la nuit (mémoire de forme), et que je pourrais peut-être entendre au réveil s’il n’y avait cette salope de migraine alcoolique, est forcément un genre de joie : le silence, la concentration, la place de l’air, le contraire exactement de la détermination d’une langue. Une hospitalité.

Il faut que je m’y remette, il faut que j’arrête de boire, il  faut que je compose et que j’écrive, il faut que j’aquarelle tout ça.

Hier en soirée je me suis posé en terrasse au face aux embruns, il faisait bon (remarque ici, il fait toujours bon), j’ai commandé un vitel-fraise, Gadsby m’a regardé comme si j’avais fait un saut périlleux, j’ai coupé le Tam-Tam de la mort de ses os et j’ai réfléchi avec une intensité sans fondement à ce que j’allais devenir maintenant. Ca fait trop longtemps que je suis ici, je m’encroûte ; pas envie de repartir vers l’Île nord, La capitale, la civilisation,  oui bien sûr mais non, je ne me sens pas de payer 4000 balles pour un placard et puis j’aimerais bien déballer mes cartons – je ne sais plus ce qu’il y a dedans. Il y a Dada qui m’a dit qu’elle regardait s’il n’y aurait pas une saison de limonade à faire à Genève. La limonade, j’ai donné quand j’étais gamin et ça devrait me faire toute ma vie le ras-le-bol que j’en ai conçu, et puis Genève, bof, l’Europe, bof… A tout prendre je préférerais Lausanne, ou Berlin.

Je me suis encore dit que je pourrais aussi essayer de vendre mon corps affolant (c’est dire comme j’étais concentré), et puis non : c’est bien assez le bordel déjà de me circonscrire à l’intérieur quand je suis à en assortir le teint et l’ergonomie aux usages des chambres à coucher. Non, quitte à rêver la dissolution, autant savoir qu’on rêve et escompter que ce sera par l’amour fou. Le désespoir plutôt que le dégoût, ça ressemble vaguement à un pari stupide, mais je m’en fous : j’ai un herbier de sensations éparses et folles, complètement folles, qui ne me confirment que les vertus strictement décoratives des quelques cyniques que je suis amené à côtoyer.

Vu que je n’arrivais à rien, mes petites pensées en rigoles ont suivi leurs pentes naturelles et ont trouvé à se rejoindre dans une flaque tranquillette : je me suis rappelé l’Ile nord. Ca faisait deux mois que j’y étais, je ne dormais plus à l’hôtel, j’avais un meublé très moche mais où je pouvais recevoir Sana qui n’avait pas vingt ans, et qu’on ne s’aimait pas vraiment, mais qu’on était des gosses très jolis – surtout elle. Je l’avais laissée à 22H00, toute chaude et douce dans mon lit, donné consigne à mon toutou de l’époque de veiller sur elle (c’est à coté de la plaque, mais ce toutou là je le pleurerai tout le temps qu’il me reste), et j’étais parti bosser. C’était avant mon époque limonade, c’était une usine, c’était loin, je ne bossais que la nuit, on domptait des grandes coulées épaisses de béton dans des moules à cake de cinquante mètres de long traversés par des câbles en tension, et puis on chauffait, disons thermostat 6, j’avais un vélo sans vitesse et sans phare acheté aux puces, jaune, et il y avait une montée de la mort, et une descente de la mort. Et donc cette fois là j’étais tombé dans la descente, lamentablement, et avec déchirure du cul (que du fun : derrière je bossais huit heures de rangs penché en avant, le cul en l’air), et surtout ni lune ni étoile, rase campagne, un quart d’heure à tâtonner à quatre pattes pour retrouver mon biclou dans les herbes du fossé, en pensant au gros yeux du contremaître et en riant comme un con. Bon sang, à cette époque je n’avais peur de rien. (Bon si, d’accord, de la nuit en pente. Mais c’est tout). Ou peut-être que j’avais des choses plus avouables à faire avec les mouches. Et c’est dommage d’ailleurs parce que depuis j’ai découvert que les yeux dans le dos, c’est ce qui rend la mouche irremplaçable (elle au final, la surprise, elle l’a. En admettant qu’elle soit consentante, ça m’étonnerait qu’elle ait une idée claire de ce à quoi elle consent. Et elle doit déjà bien gamberger quand on a la ceint de chatterton pour ne pas qu’elle explose) : quitte à se commettre dans l’inavouable autant en tirer immédiatement le bénéfice de la honte : et avec les mouches c’est bien : c’est les yeux dans les yeux, et ainsi ce n’est pas la faute qui est éprouvée, mais bien la culpabilité. Le bonheur.

Rentré à la maison, comme décidément c’est les soldes chez RANCE MOISIR (il faudra que je résilie mon abonnement), j’ai nuitamment eu un bip sur le tamtam d’Adèle, qui en sténo courante (je traduis ici en Français) me disait : « Je reste à quai à Kyoto le week-end prochain, je t’appelle la semaine d’après. Je m’essaye à la gouache, là, mais la tête vide, ou bien gribouillis, LOL (ça je ne sais pas le traduire) ». Je suis remonté me coucher, j’ai mis un coussin sur ma tête, puis un deuxième, la couette, la lampe de chevet, la table de nuit, et finalement j’ai insomnié entre le sommier et le matelas, c’était tordant.

 

Samedi 18 mars 1995

 

Sojac
Aux urgences

 

Adèle est partie. La dernière soirée avec elle  relève de la quatrième dimension. Jeudi on avait convenu de se donner le bout de nuit, de 20h00 notre retour de chez ma grand-mère (qui la trouve trop jolie et trop gentille pour moi), jusqu’à son réembarquement à 4h00, ça augurait une nuit quasi blanche quand il n’y a pas un seul plan acceptable de C sur l’île ces temps-ci… Je commence à me faire vieux moi, déjà parce que je me soucie de plus en plus des bien peu aventureuses questions de ma récupération. Basta, de toute façon le ouendêvuuu est tombé à l’eau pour cause d’une force majeure bien torve comme j’aime, un genre de dégât collatérale du théorème de John Lennon, «la vie c’est ce qui vous arrive quand vous êtes en train de faire d’autres projets». Entre chiens et loups, apéro, Adèle en face de moi sur son tabouret me parle de Dieu ou de Vanessa Demouy, je ne sais pas au juste, mon téléphone sonne. C’est Louise ; à sa voix elle est ivre que ça doit en être strident, free-jazz :
– Oh Léon, tu peux te libérer ?
–  Maintenant ?
– Maintenant et vite, en fait.
– Qu’est-ce qui se passe, ô dingue ?
– Arrive, s’il te plaît. Vite…
– Tu es où ?
– Chez Gatsby.
– Qu’est-ce que tu fous chez Gatsby ?
– Je me console. Arrive s’il te plaît, faut que tu le conduises à l’hosto.
– J’arrive.

J’ai refait le noeud de  cravate à Adèle (elle était déjà en uniforme), un bisou sur son front, et suis parti en courant dans les ruelles de la vieille ville, en me disant que j’aurais dû prendre une petite laine et peut-être même faire des études de super-héros après le bac. Gatsby est un garçon de vingt ans qui bosse au Face aux embruns (le lounge du port), il est d’une beauté à déchirer le bas de ses robes en pleurant, à manger ses poings, blond vénitien mais ténébreux et morgueux, un grand corps de petite frappe, ce n’est pas la plus grande de ses qualités (il est d’abord très affectueux) mais c’est celle qui prend toute la place dans son rapport au monde : quasi toutes les filles qui le croisent croient le rêver éveillées…  Du coup je ne me demande même pas une seconde comment ma vieille potesse Louise s’est faite enroulée sur ce coups là ; je n’ai qu’à le regarder lui.

Je les trouve devant la porte de l’allée, dans un coin sombre, d’évidence ils ont tisé comme des brutes, ont l’air de sale humeur tous les deux. Gatsby tient une serviette éponge pliée en huit comme une compresse contre son entrejambe ; elle est tachetée de sang. Comme j’ai vu le pilote d’«Urgences» en VO, je demande à Louise, c’est elle la professionnelle :
– Qu’est-ce qu’on a ?
– C’est le frein qui a lâché.
– Le frein ?
– Le frein de sa… Le petit bout de peau qui tient le gland et le prépuce ensemble.
– Oui je vois. Comment vous avez fait votre affaire ?
– …
– Bon d’accord, Je fais quoi ?
– Il faut que tu le montes aux urgences. C’est rien hein, il fait la gueule mais il n’a même pas un peu mal… Il faut juste faire quelque chose quoi.

Gatsby se met à râler que même pas mal c’est vite dit et qu’il y a de quoi faire la gueule, quand même sa bite c’est ce qu’il a de plus précieux avec son coupé BM et le médaillon de la vierge qu’il porte autour du cou et qui est tout ce qui lui reste de son grand-père, ce à quoi Louise trouve à répondre «mon petit bonhomme» , c’est beau l’amour, ça m’a presque donné envie de contempler un couché de soleil en mangeant des granola. En fait je comprends d’un coup que Louise m’ait appelé à la rescousse : 1/ ces deux là sont partis pour se haïr tout le reste de leur vie (je ne sais pas comment ils se sont rencontré, mais bon c’est petit ici, on finit toujours par faire fructifier les croisements quand on est un peu à se commettre dans des plans foireux). 2/ Ils doivent à peine pouvoir vomir dans un éthylomètre. 3/ il se trouve qu’elle a 35 ans, lui 20 (c’est ultra conventionnel ici). Et 4/ surtout qu’elle est infirmière-chef. Aux urgences… A défaut d’une vie j’en suis quitte pour sauver une réputation.

Je dis à Gatsby qu’on va prendre sa voiture parce que je n’ai pas pris les clés de la mienne, ça aussi ça l’emmerde et il ne me l’envoie pas dire, il ne veut pas mettre de sang sur les sièges, au moins dans ma poubelle ça aurait été presque assorti, et il embraye que rien ne va plus, la guigne qu’il a, il est guignol, quelle journée pourrie, alors je lui prends bras et je lui donne l’élan pour bouger de là, Louise a à peine l’air de compatir. Elle me demande :
– Dis donc Léon, tu ne devais pas voir Adèle ce soir ?
– Si, d’ailleurs elle m’attend à la maison.
– Bon, je te la réquisitionne pour ce soir, faut que je parle à quelqu’un de normal.
– Ah d’accord, on échange nos vies ce soir en somme…
– S’il te plaît.
– Allez ça va. J’ai de quoi m’occuper les nerfs là. Passez une bonne soirée les filles, et évitez de penser à moi jusqu’à demain si ça ne vous ennuie pas. Tu lui diras… Que je la remercie et qu’elle peut déposer mes clés sous mon paillasson en partant.
– Et c’est tout ?
– Non bien sûr, tu lui transmets mes salutations vachement distinguées.

La suite a été dans le sens de la désaffection ; j’ai nounouté le beau gosse et tâché d’endiguer les débordements de son sale caractère, en ne lui parlant quasiment que de son pénis blessé. On a attendu deux heures aux urgences alors qu’il n’y avait que nous, des infirmières gloussaient en douce, mais on sentait que c’était surtout par anticonformisme forcé en cette nuit de deuil national, je me suis fais avaller deux fois 2 francs par le distributeur de café. Gatsby s’est peu à peu détendu, une fois acquise l’assurance que sa vie sexuelle, sa vie tout court en somme, n’était que momentanément suspendue, à sa faculté de cicatrisation. Dix jours sans, maximum, même pour lui ça reste jouable. Et puis tu parles d’une histoire : moi mon frein, je me le suis fait «ablater» par voie chirurgicale à la puberté, parce qu’il était trop court et que donc quand je bandais ça tirait tellement fort que  j’avais les oreilles qui descendaient de 30cm… Et bien ça ne m’a pas empêché d’avoir une vie amoureuse absolument bouleversante.

 

Ailleurs

Ailleurs

Il arrive cependant qu’on m’envoie ailleurs
parer à l’absence ou les oublis d’un chauffeur
et tourner à sa place l’anti-manivelle
de route qui dévide du gosse à la pelle

et en flanque encore quelques-uns à l’arrière
de mon camion. Les passants en gardes-barrière
de leur propre trafic à soucis font partout
un cordon sanitaire au miroir assez flou

de notre traversée des globes. Les enfants
du jour s’en remettent au protocole autant
que les miens : les éruptions de ces décorums

sont portions d’une tectonique de barnum
dont je serais un Monsieur Loyal cafardeux.
Mes petits me manquent et ça tare l’air un peu.

Noir Ecchymose

« Rigor mortis (rigidité cadavérique) donne le ton de la première exposition du collectif Noir ecchymose, cinq artistes qui travaillent depuis quelque(s) décennie(s) et se côtoient dans ce temps-là. Bien assez pour constater qu’au-delà des différences notoires d’approches, l’implication est la même pour tous: l’un grave, dessine peint, sculpte, pourrait tout aussi bien dorer à la feuille ; tel autre révèle ce que la lumière conquiert sur l’encre de chine ou greffe simplement à la limite de l’abstraction le frottement entre le subi et le ressenti… Mais au bout du compte, aucun n’a cru bon de se débarrasser dans sa démarche d’un dialogue frontal avec le réel. Dans le crime et le sang, celui-ci a son champ d’expression le plus brut. A notre charge de tâcher de le saisir un peu. »

 

Marcelle Benhamou
Raphaëlle Gonin
Laurent Gorris
Magali Mélin
Léon Sojac

Exposition Rigor mortis du 24 mars au 2 avril 2015.

Galerie Imag’In
14 rue des Pierres Plantées
69001 LYON

Horaires: 11h00/20h00
Vernissages les jeudi 26 et vendredi 27 mars à 18h00
Nocturne le samedi 28 mars
Finissage le jeudi 2 avril à 18h00

LE SITE DE NOIR ECCHYMOSE
LA PAGE FACEBOOK DE NOIR ECCHYMOSE

Mercredi 15 mars 1995

 

Sojac
Un travail solitaire

 

Sein und Zeit sind auf einem Shiff.

La demoiselle Adèle embarque demain soir, elle a quasi passé la semaine chez moi. D’ici à demain, je maintiens le cap, je ne fous rien,je répète, suis présent, c’est tout. Je sors les chiens, balaye des poils, mitonne les repas, achète l’à boire et l’à fumer. Un passage quotidien chez ma grand-mère pour veiller à ce qu’elle mange – je lui cuis ses légumes et lui prépare des assiettes équilibrées, elle gueule, je gueule aussi, alors faut qu’on partage le palmito de la paix, et on ressasse les souvenirs sélectifs de quand les morts d’aujourd’hui étaient drôles et attendrissants. Elle « lâche » les secrets de famille parce qu’elle n’a plus d’interlocuteur valable au delà de sa boîte crânienne, et me confirme des odieuseries dégueulasses avec lesquelles on a bien fait semblant de ne pas vivre. C’est glaçant.

Glaçant aussi, avant-hier j’ai raté mes quenelles sauce Nantua ; c’est un désastre je comptais parachever avec ça mon emprise sur le cœur tendre de la petite. Raté, donc, il va falloir que je continue à être extrêmement drôle et spirituel, et de là remettre à plus tard le moment de révéler mes penchants pour les chansons de carabins, les « tiens voilà mon zob zob zob », tout ça… C’est galère, la conjugalité. Heureusement à 18H00 tous les soirs, on se fait des apéros invraisemblables, avec dégustation aveugle, sourde et muette de vin blanc, blinis chauds au tarama, crevettes-mayonnaise, parfois tartines de Nutella (très bien avec un Mâcon très frais – mais faut pas tremper), on se met de traviole pour aller à la nuit en crabe, et se rêver un destin tordu : un voilier, un chat amphibie, (ou alors des phasmes ! c’est sympa le phasme comme animal de compagnie : tu regardes bouger un bâton)  un zodiac de rangement à la traîne pour les produits bodyshop et les soldes chez Zara, un frigo avec des lettres aimantées pour le trop plein qu’on aurait encore à se dire… Voilà pour nos pensées les plus pragmatiquement en conquêtes. Bref, la vie en pente douce, les mains qui frôlent les herbes hautes, un sourire extatique et les yeux à rien (un solipsisme de niaiserie sous chaque paupière, faut dire), je me ferais bien percer une oreille pour y accrocher un numéro de série en plastique orange comme en portent les génisses, le couple rend con. Mais alors, con.

Dès qu’Adèle a le dos tourné, j’écoute des musiques extrêmes, bruitistes, hardcores, free, minimalistes, j’entends beaucoup de raideur dans les partis-pris. Beaucoup de conformisme aussi. Quitte à s’induire indépendant, autant l’être. J’ai idée qu’il est facile de ne pas dénaturer ma musique, et je suis prêt à être signé des deux mains. Enfin je sais aussi que l’orgueil, c’est quelque réalisation puis de la colère contre soi. Mais je n’ai que ça. Je pense que j’ai épuisé mes autres ressources, et que je suis voué à la corde ; je suis à la corde ; mon besoin de solitude est probablement un rêve de consolation.

Je vis seul, je suis fait pour vivre seul. Les miroirs m’imaginent parce qu’en vrai je tourne sans fin dans la nuit ; j’ai de la colère au fin fond de chacun de mes gestes et ça m’emprunte comme un sémaphore à quai. Ce serait un épilogue louable de sortir de la circulation maintenant. J’ai passé la plus clair de mon temps jusqu’ici à me ménager la possibilité de disparaître – des jobs précaires parfois, pas souvent, seulement quand il fallait – et il a peu fallu. La peinture m’a nourri pendant dix ans, et c’était un travail solitaire, mon testament est pré-exécuté, mon chez moi tient à trois dizaines de cartons de livres et je ne me file jamais que provisoirement en otage à une vie. Je vis en meublé ici, ça me va. J’ai passé ma vie à faire des cartons, j’ai dû avoir une quinzaine d’appartements, je me souviens de toutes les adresses, là où je vis c’est petit mais je n’ai pas mieux vécu dans cette grande maison que j’avais achetée, retapée, quittée sans regret, c’est petit mais les clignotements de mon matériel de musique ne s’évaporent pas en réfractions, s’il n’y avait mes livres, ma vie tiendrait dans une passat breack de 1974, je mange des sandwichs debout devant le frigo, je rêve des horreurs, je ressemble à mon père, j’oublie mes proches, j’oublie jusqu’à la notion de proximité, c’est un caveau. Tiens,  ce soir je devais sortir avec Mao, on s’était ficelé un plan C, et je me prévoyais mangeant mes mains toute la nuit, mais j’ai été réquisitionné par la kommandantur (Adèle est très autoritaire mine de rien), j’abandonne mon petit camarade à l’indistinction de la «night» d’ici. Le pauvre, il va être obligé de baiser.

Dimanche 12 mars 1995

 

Sojac
La capitainerie

 

Fatigué aujourd’hui. La fatigue ne doit pas être une notion. Ou bien si c’en est une, c’est une notion qui prend fin là où commence la fatigue. Si j’étais une fille aujourd’hui je me maquillerais à la truelle en sorte que mon maquillage dispense quiconque de toute envie de deviner mon visage.

J’ai attrapé Adèle vendredi à 20H00 à sa descente du ferry, elle m’attendait vers la capitainerie avec deux copines qui d’évidence m’ont trouvé « moyen-moins » mais lui ont souhaité une bonne soirée «quand même». Elle était habillée en pépette (la pantalon taille basse, avec le string d’Obélix, celui qui monte sous les aisselles, et que normalement on ne voit pas. Mais ça, c’est sous le pantalon d’Obélix. Là, beurk), et elle a à nouveau trouvé ma voiture pourrie – ça m’énerve ça, une passat breack de 74, marron métallisée, tableau de bord en ronce de polyuréthanne, 19 litres au cent sur autoroute (et je ne parle que de l’huile), un arbre magique qui exhale des senteurs de gomme au tiramisu – mais elle ne m’a fait aucune réflexion sur ma mise à moi ; je n’avais rien fait de spécial, sinon me couper au menton avec un de ces rasoirs de seigneur qui sectionnent le copeau de peau avant qu’il ne se rétracte.

Pour une raison qui m’échappe, elle reste presque toute la semaine à quai. Chez moi. Elle m’a offert un tam-tam, pour qu’on puisse communiquer à tout prix quand on n’a rien de spécial à se dire. Je lui ai dit que je n’ai pas la moindre idée de comment diable marche ce machin ; alors elle m’a appelé Scarabée pour me recommander  de m’en remettre à mon cœur, du coup j’ai essayé d’imaginer la trogne et la taille d’un cœur d’insecte et j’ai estimé que ça m’allait.

On a mangé gras, elle a laissé la moitié de ses plats – tout le monde nous regardait, c’est petit ici. Bon aussi, on s’est ré-embrassé au dessus de la table dès les entrées et j’ai fini le repas sur la banquette à coté d’elle. Ensuite dans le parking souterrain du retour, on est resté un moment sur le capot de la voiture à coté de la mienne (la mienne était trop sale) et on est allé chez moi très très vite. Elle a encore dit « ouh là là tous ces livres » en entrant (ça m’énerve ça aussi) et ensuite, mais ensuite seulement, on a commencé à VRAIMENT s’ennuyer (je vais faire un procès à GOSSAMER, parce que je n’ai pas trouvé le calembour ultime à faire avec ce mot-là et les moments où on est amené à le prononcer mentalement, alors que je n’ai rien eu de plus intéressant à penser). Le lendemain matin aux aurores, on s’est dit bonjour dans un smac Brejnevo-Giscardien mais aussi bien on se serrait la paluche en se félicitant mutuellement. Voilà, j’ai rajouté un petit drapeau avec un cœur rose sur la carlingue de mon caleçon, je suis bouleversé.

Bon bien sûr je mens parce que je respire avec des branchies et que je me noierais quand même dans un verre d’eau. Je suis pile à la hauteur de la raillerie miséricordieuse qui m’est le plus souvent adressée : «oui mais toi ce n’est pas pareil, toi tu es un poète», ce qui revient la plupart du temps à me donner, à l’aune de tout ce qui me sera pardonné, la mesure d’un bien grand dépit. C’est gentil mais d’un autre coté je ne suis pas vacciné encore contre la prétention de ne dire de temps en temps que ce que je dis, surtout ici ; parce que je n’ai pas de morgue en vrai, je suis une éponge (ce n’est pas parce que je n’ai pas l’usage du monde qu’il m’échappe complètement) et je suis hyper facile à contaminer au niveau de l’humeur. Avec elle c’est presque un cartoon tellement on est dédié au seul fun, à ce point qu’on se vit potos comme tout, complice jusqu’à l’hystérie, quand on ne se connaît en vrai qu’autant qu’on se dévore subitement des yeux, et qu’on s’espère à la dérobée le reste du temps. En vrai elle me touche, point. C’est peut-être ça être pragmatique : dans le fond je vis tout ça de manière sentimentale. D’abord. Et le sentiment qui domine c’est celui de la surprise.

Mais bien sûr je ne vais pas me laisser faire.