Jeudi 16 février 1995

 

Sojac
Le Ferry d’Adèle

 

Décidément, il faut que je téléphone à Dada, il faut qu’elle revienne. Hier en fin de journée, j’ai trouvé Mao vers le monument militaire. Tout près en fait : il avait le front et la majeure partie du torse appuyés contre la liste des morts pour la Nation de l’arrondissement. Je lui ai dit qu’il allait s’esquinter les yeux à lire de si près, j’ai craché dans mes mains et entrepris d’aller le reconditionner dans son lit. Finalement il n’était pas si cuit que ça, mais on est allé chez lui quand même ; pour la paix de mon âme.

Bon.

On a bu l’apéro sur sa terrasse – dans le lointain, un soleil en napalm gâchait ses artifices au travers de la ZAC-Est et, plus proches, des gens en bermuda cuisaient des chipolatas sur un balcon. C’était vivifiant, j’ai eu envie de m’acheter une twingo en leasing. On a rapidement commencé à boire à la santé des putains d’Amsterdam, de Hambourg ou d’ailleurs, et puis dans l’élan on a bu à la noire beauté des phalènes, à la colère, à Coltrane et de là on n’était plus d’accord : Mao a bu à Brandford Marsalis et moi à Wayne Shorter (quel con, ce Mao, je te jure), on a bu à la nomdedieudenomdedieu d’ouverture de la première de Brahms, à l’arcane 17, au Lubitel 6/6, puis tout à coup au Parti Communiste. Et bien sûr à partir de là on a commencé à en renverser autant qu’on en a bu et à s’inventer des ferveurs adventices (je crois qu’à un moment j’ai bu au possible come-back des Rubbets). On a fait fissa fissa en somme.

A 20H00, j’étais chez moi. J’ai mis la radio et l’ai éteinte aussitôt. C’était Björk, et quand j’ai bu, sa musique me donne irrémédiablement envie de m’isoler dans la salle de bain pour prononcer son nom au dessus du lavabo. J’ai tourné en rond et au blanc, fait ma vaisselle, dansé, cherché mon lubitel dans les cartons non-ouverts depuis trois déménagements. J’ai dormi comme c’était, là où c’était, comme un grain d’H2O dans une flaque.

Adèle m’a réveillé à 21h00 en jetant des cailloux contre mon volet. Je l’avais complètement oubliée.

Presque au bout de la nuit, 4H00, je l’ai  raccompagnée en Passat  à l’embarcadère, elle était en uniforme et je me suis demandé ce que ça me ferait si une mouette lui chiait dessus, pendant que nous secouions nos mains pour nous jurer qu’à bientôt. Elle refait escale dans quelques jours, cette fois ci pour soixante-douze heures qu’elle aimerait bien passer avec moi, on verra. Je l’ai trouvé gaillarde d’enchaîner une journée de taff après une nuit blanche avec des étoiles roses, et avec une alcoolémie résiduelle autoritaire à bon droit.

En revenant du port, humeur botulique, je me sentais poison, je suis allé m’ajourer sans les chiens sur la voie ferrée. Je suis allé jusqu’à loin, c’était bien ; il y avait de l’herbe, des murs, des aiguillages, quelques ordures, rien qui craignait. Krikitu, j’ai ouvert en grand et j’ai jeté des cailloux super loin parce que je suis super costaud. Ce n’était pas passionnant passionnant, mais j’aime ce genre d’endroits, de déserts urbains, je me désaffecte pas mimétisme ; parce qu’il y a des jours où la salive a vachement de goût. J’ai fait pipi ça et là – j’avais promis à mes chiens de rafraîchir les marquages de leur territoire et puis au moment où je rentrais une grosse pluie a commencé à tomber comme un grand verre d’eau, on se serait cru au mois d’août. J’ai couru comme un cintré poser mes affaires à la maison, et je suis ressorti en T-shirt pour en profiter.

Jusqu’à l’os.

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