Lundi 13 février 1995

 

Sojac
Le 18

 

La belle Bec m’a réveillé à 15h00 du matin hier, elle a cogné à coups de docks à ma porte un bon quart d’heure avant que j’émerge. Elle avait un soutien-gorge bleu pétrole, et j’ai zézayé un moment dessus avant de lui sortir une bière. J’étais un caleçon mais ça ne lui a fait aucun effet, je m’en suis tenu au café, on a trinqué assis sur le bord de mon lit. Elle allait bien, moi mieux que j’en ai l’air ces temps, elle m’a suggéré d’aérer un peu, alerté sur le fait que je suis sur la voie de devenir ce que je suis, de la moisissure donc, puis on a causé boutique :
–  J’ai quelqu’un pour toi, pour la batterie. C’est une fille bizarre, oui c’est une fille… Bizarre mais elle est au niveau. Je parle du niveau de Mao, pas du tien. Je pense même qu’elle est trop musicienne pour Mao, et trop tout pour toi, mais elle a écouté tes chansons et ça lui va.
– Une batteuse donc…
– Oui une batteuse chauve, psychopathe, ultra jolie, ultra méchante, mais ultra carrée. Dis donc, je t’ai vu de loin samedi dernier, enfin dans la nuit du samedi plus proche du dimanche matin, avec une petite brune…
– Ah mince, j’ai été vu.
– Oui. Tu continues à te baigner à poil dans la fontaine du palais à ton âge ?
– Oui mais non, là c’était spécial. Ce n’était pas gagné avec la petite brune en question, il a fallu que je fasse la roue jusqu’à assez tard.
– Impressionnant.
Elle avait répétition et m’a laissé là-dessus avec une bise sur le front, pour ne pas avoir à affronter une deuxième fois mon haleine de chacal au réveil et en déposant sur mon lit un post-it : le numéro de la batteuse chauve, et en dessous, calligraphié avec des manières et des rondeurs de petite fille rêveuse (manquait juste le cœur à la place du point sur le i) un prénom : Céline.

Ensuite douche, et ensuite je serais bien resté dans mon trou jusqu’à la nuit, le bateau d’Adèle sera à quai mercredi soir (elle est réceptionniste sur un gros ferry qui fait des aller-retours entre ici et le Japon), il faut que j’engrange des forces.

Je serais surtout bien volontiers resté tranquille. Ma rue est déserte, pas âme qui vive. Sise dans un quartier en pleine mutation, elle en est l’expression même à autoriser la juxtaposition de vieilles bicoques presque noires, à trois étages, pour la plupart inoccupées, et d’immeubles de bureaux tout neufs, tout en angles et en verre fumé. A peine longue d’une centaine de mètres, un peu courbe, elle sert essentiellement de parking aux employés des bureaux susdits, si bien qu’à 18H00 tous les soirs de la semaine, elle se vide entièrement. Le N°18 est du vieux monde, une façade sale sur la rue, restée entre le high-tech d’une agence immobilière grand luxe à droite, et la béance d’un lot grillagé né à gauche de la démolition récente de deux maisons. Pas de sonnette.

18h00, mon téléphone entonne son Wagner au Kazou, la chevauchée des vache-qui-rit (je ne suis pas sûr du titre), c’est Nelly qui m’appelle de la cabine du coin. Elle est en bas avec Louise et Lydie, elles passaient par hasard (Ca y est, on peut libérer le chat de Schrödinger, ou bien c’est que Balzac a raison : le hasard est un grand romancier) et se sont dit « tiens » – des fois elles ont des pensées plus longues et conséquentes, mais il y a aussi des battues infructueuses. Je mets les clés de l’allée dans un pochon Carrefour, parce que c’est le moment de positiver, et le leur jette par la fenêtre, Lydie à la réception, c’est beau une belle fille vue de haut, qui lève ses bras au ciel, et se prend un sac plastique lesté dans la figure. Enfin moi j’aime bien. Elles montent sans pétarader, donc l’heure est grave ; je les installe dans mon piège à filles, le futon farceur sous la mezzanine, je sors l’apéro, ha ha , elles sont foutues.

Se sont-elles concertées, ce n’est même pas sûr, il y a des idées qui fructifient par panmixie : Adèle étant LEUR copine, ma confession est leur droit inaliénable. Et puis, mouais, elles savent déjà : aimer/coucher c’est tellement rien, c’est des 0 et des 1, et la beauté d’Adèle est assez attestée, qui ferait des scores sur le minitel rose, qui y figurerait même la pensée insurrectionnelle, le droit au bonheur d’un générateur automatique de profils. Seulement moi, Adèle, j’ai mordillé ses lèvres, les bords des conques de ses oreilles, ses petits tétons, j’ai caressé et froissé, et embrassé ses pieds, j’ai roulé ma bouche et ma figure sur son ventre et n’ai vécu cependant que dans, par et pratiquement de son souffle et sa voix ; et d’une rumeur sur sa peau. Partant, leur « esprit de corps », elles peuvent se le tailler en pointe, ce sera plus agréable pour l’usage que je leur en recommande.
– Ca s’est bien passé ?
– Ca s’est passé.
– …
– « un ange passe, attrapons le pour l’enculer » (Cocteau ?), hu hu hu.

Ah ! l’esprit… Ca a valu un bouchon de destop, on a ensuite pu vider des verres et parler de cul avec les doigts, pour « exubérer » l’ennui. Et sur le fond du regard noir de Lydie, mais noir noir, petit con mesquin que je suis, j’ai quitté mon tabouret haut et me suis assis sur Louise (bien d’ailleurs, ce que j’ai perdu en design, je l’ai gagné en confort).

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

code