Vendredi 10 février 1995

 

Sojac
Louise déclaftée

 

Hier avec Louise au «face aux embruns», la table la plus reculée, îlienne, presque hors de la juridiction de Barbara (la serveuse qui a valu que je devienne un pilier de cet établissement fashion) qui nous servit des Kirs et des blancs en râlant que nous fussions si loin alors qu’il y avait tant de tables libres plus proches. Louise est malheureuse et a commencé par me parler d’Adèle. J’ai dit je m’en fous, et c’est presque vrai… C’est vrai ! Ensuite elle veut m’entendre parler de Mao, parce que c’est mon pote, et je dis que je ne le connais pas, comment veux-tu, comment veux-tu et puis je m’arrête à temps. Elle comprend, Mao est inconnaissable – Mao c’est un pari sur l’imprésenté. Alors elle me parle d’elle avec ses yeux qui se mouillent un peu, de sa cotation à la bourse internationale de l’amûr, me dit que ses histoires les plus longues ont moyenné à un mois et demi, que c’est peut-être la moelle mais qu’elle prendrait bien le temps aussi une fois de ronger son os – mais enfin doute que je puisse me souvenir de ça, vieux beau que je suis. Donc je la traite de carne, d’enflure, et on boit comme des trous. Elle est allée bosser (elle est de nuit) complètement declaftée, mais ce n’est pas grave, elle a juste des perfusions, des drains à poser ; on s’en fout, ils sont déjà malades les gens qu’elle va tuer.

Je suis resté un peu, à faire semblant de lire, à faire mon fascinant, mon intouchable, pour la petite serveuse là-bas (j’ai des joies simples). Il y a avait de la musique, et d’habitude je ne fais pas trop gaffe, mais là j’ai entendu Manu Chao (je crois qu’il s’appelle comme ça, le gars), cette rengaine à trois balles où « je ne t’aime plus mon amour, je ne t’aime plus tous les jours » fait tout le guimmick. J’aurais gardé une indifférence outrée pour cette musique là si elle n’était la bande-son d’un souvenir auquel je tiens – une fille bien sûr, toute petite celle-là, très brune, prof d’histoire à Paris en France qui me valut de pleurer à grande vitesse dans le TGV, dont j’embrassai les lèvres au lieu des joues à minuit d’un 31 décembre d’il y a longtemps, et qui insista ensuite en vain pour ce que je fis donc longtemps après elle : lire un peu Pascal Quignard. Après notre brève liaison, elle se fit renverser en scooter par une voiture et perdit sa mémoire à moyen terme, me recontacta encore ensuite pour savoir qui elle était.

Je ne lui ai toujours pas répondu.

Il faut que je secoue Bec, il faut que Dada rentre, il me faut un batteur. Il est temps peut-être de recommencer à poser un pied devant l’autre ; j’ai assez de musique sous les doigts, je ne l’ai jamais rêvée autrement que rudimentaire, comme je n’aurais tout compte fait que mes narines pour la recevoir. Je crois qu’avoir aimé quelqu’un quelques secondes, il y a des lustres, est ce qui m’a perdu pour le reste ; les restes, les équilibrismes sans danger, les fissions sans violence à soi. Je sais aussi que je n’ai pas été réputé à la hauteur, et que c’est probablement ça d’abord, ce qui a bien failli avoir raison de moi. J’aurai du moins découvert la nostalgie, comme c’est brutal d’être cueilli à froid par une sensation qui n’est plus : quand elle me parlait comme à un frère. Je pourrais pleurer ma race à chaque instant, si je cessais de faire de mon temps une surface.

Sinon t’ai-je dit cher journal que je suis déjà passé à la télé ? 1981, FR3, émission «les jeux de 20h00» du 16 mars, dans le public quatrième rang, T-shirt rayé bleu.

 

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